338. Vers la capacité autonome.

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

La capacité autonome n’est ni spéculation abstraite sur la métaphysique ni spéculation financière sur le profit. Pour parler en termes moins courants elle n’est ni homonomie ni hétéronomie qui sont d’autres manières d’envisager ce qui nous entoure, ce dans quoi nous nous impliquons. La capacité autonome n’éprouve aucun ressentiment ni aucune mauvaise conscience. Elle n’est ni haine ni honte. Elle n’est ni résignation ni révolte mais la simple implication dans les problèmes de son temps et leur dépassement. C’est pour cela qu’elle est création au sens où l’on peut dire que toute solution à un problème est créatrice en même temps qu’elle le dissout. C’est par exemple la résilience, Antigone parvenant à s’enfuir, c’est-à-dire la capacité que l’on a à surmonter un traumatisme ou une épreuve oppressive souvent imposée par la morale issue d’un État ou d’une Église, bref d’une communauté d’individus. En effet la blessure n’est pas le traumatisme — qui est une insistance sur la blessure. Il faut sans hésiter s’immerger dans la réalité comme Spinoza, assumer le caractère tragique de l’existence. Il faut savoir avec gaieté comme Dostoïevski que l’important n’est pas de commettre un crime mais ce que l’on fait de tout cela. Ceci nous fait entrer dans un monde plus dynamique, plus nomade, où le motif principal n’est pas le mouvement ou la contingence mais l’effort consenti pour réduire les problèmes. Il n’y a pas urgence. Ce nomadisme n’a rien à voir avec le fait d’être migrant, le nomadisme s’attache à ce qui est ici et qui peut être problématique. Le nomadisme, ou la pensée affective, s’attache à ce qui nous affecte directement comme les signes porteurs de vie par exemple. Les signes porteurs d’une vie plus riche, plus nuancée et donc plus intense. Il ne s’agit pas d’instituer un peuple CstFP_42 par un contrat ou un projet en abolissant un régime et un peuple précédents, mais de réveiller ce qui est proprement vital en chacun, ce qui est résigné dans la haine ou la honte pour le tourner vers d’autres mœurs qui paraissent aujourd’hui immorales à la majorité mais qui sont la marque de l’amour le plus libre. L’amour le plus libre porte sur la vie et non sur des sentiments envers des personnes, il porte sur des affects non des affections, il n’est pas une amitié qui tourne bien souvent à une rivalité. Amitié et rivalité sont la même chose chez les amoureux de la sagesse que sont les philosophes. C’est tout autre chose que nous pointons : on peut l’appeler constellation affective ou pléiade CstFP_38, c’est-à-dire un ensemble de penseurs qui recueillent ce qui doit être affirmé comme valeurs et se les échangent pour se simuler, se contaminer d’une énergie active. Cette constellation affective nous met d’emblée dans ce que Nietzsche comme Badiou nomment une surhumanité.


La surhumanité n’adviendra que si d’une part on simplifie ce qui est complexe et d’autre part que si on se pose la question du travail libre et du travail forcé. Le premier genre de travail est un travail thérapeutique sur soi comme nous l’avons montré avec les multiples guérisons chez Nietzsche. C’est une plus grande santé 133 que la petite santé de Spinoza. Le second travail est plus proche d’une forme quotidienne et pessimiste faite de la peine de la semaine et de l’ennui du week-end. S’éduquer au premier genre de travail changerait considérablement l’humanité et ses aspirations habituelles et nous éloignerait aussi des spéculations dans le vide que sont la métaphysique et le boursicotage (l’abstraction et la finance). Alors se produirait une autre appréhension des problèmes qui irait au cœur des choses et mettrait de côté les atermoiements. Il est tout à fait possible comme le montre la neurobiologie avec la plasticité du cerveau d’atteindre une capacité cérébrale et intuitive hors du commun. Que ceci ne soit pas une anomalie vaincue mais une anomalie puissante et contagieuse est tout à fait envisageable : Toni Negri le pense en parlant de Spinoza, simplement en dépassant le stade de l’oppression et du souffre-douleur pour celui de l’autonomie et de la liberté NgAS_29. Tel est le collectivisme de la surhumanité. Ce n’est ni un communisme égalitaire ni un individualisme libéral mais la prise en compte d’intensité et de potentialité nouvelles. Telle est la capacité autonome. Si la capacité résulte d’une organisation heureuse et d’une société qui tolère une pulsion libidinale plus grande, on peut aussi dire que la liberté résulte d’une capacité à se tenir à distance de la haine et de la honte, de l’ennui et de la peine. Elle suppose de s’immerger et de traverser les turbulences de la vie. Sinon, comme le dit par ailleurs Nietzsche l’homme capable, fourvoyé dans sa capacité, ne peut en juger librement. C’est que tout penseur doit avoir subi une période de détachement par rapport à la réalité mais plus nécessairement par rapport au discours et langage creux avant de s’en réimprégner plus librement. En en appelant à la capacité autonome, pensons à cette phrase de Spinoza : « nous sommes reconnaissants les uns envers les autres d’être libres ».

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