La Philosophie à Paris

518. Natures et types.

15 Février 2013, 16:06pm

Publié par Anthony Le Cazals

Nous avions déjà vu les affranchis, les autonomes, les humbles, les souffre-douleur, reprenons-les tous à nouveau, en ajoutant quelques types. Un type est la présentation d’un rapport de forces. Il n’a donc rien à voir avec un sujet ou une « subjectivité » 711. Une nature est composée de plusieurs types, qui sont fonction de la richesse de la personnalité.


 a.   Le plus hideux des hommes 818. — Le plus hideux des hommes cherchera toujours à asseoir son pouvoir, c’est pourquoi il créera de toute pièce le terrorisme, poussant le cynisme vers une cruauté sans dentelles ni raffinements. Le plus hideux des hommes trouve le monde aussi laid que sa personne et souhaite réduire le monde à son cerveau, il n’a pas la capacité à se lier à des cerveaux qui, n’ayant pas le même idiome ou régime de pensée que le sien, l’insupportent. Parfois dans ce miroir, on peut voir Socrate.


b.   Les esprits libres 412fIl n’y en a pas et il n’y en a jamais eu selon Nietzsche NzFP°XIII, c’est, pour lui, ceux qui dépassent tant l’optimisme logique de Hegel que le pessimisme fait d’ennui et de souffrance de Schopenhauer.


c.   Le dernier homme— C’est l’homme rationnel qui a tué Dieu. Il oscille entre l’ennui et la souffrance. On pourrait penser à n’importe quel rentier ou banquier. Ces derniers ont pris en leurs mains la dette infinie.


d.   L’homme bon 715— On le rencontre très difficilement. Il respecte la tradition, il trace une « voie vers la vérité », il veut que les autres soient faibles, bornés et grégaires. Il apparaît au moment où se présentent les névroses. Autant un homme est bon autant il est nuisible pour l’intensification de la vie. On oublie que c’est l’institution qui fait l’homme bon, l’homme aux passions et aux affects apprivoisés par la raison. L’homme bon est un hémiplégique de l’action du fait de l’égotisation* et de l’intériorisation qui se retrouvent encore sous la forme de l’individuation comme atome moderne. La belle âme est celle pour lesquelles la force visuelle de l’œil humain n’est plus capable d’identifier le mauvais instinct devenu trop subtil pour leurs faibles ressources ; c’est là que l’homme fait commencer le royaume du bien. Plus l’œil est faible, plus est grand le domaine du bien ! D’où l’éternelle gaieté du peuple et des enfants ! La « vraie bonté », comme la définit Nietzsche, passe par le gaspillage de forces. L’homme bon en est incapable car il la prend trop souvent pour une dangereuse perversion alors qu’elle n’est qu’un balayage de tous les horizons pour lequel il n’y a pas de règle sauf celle de la sphère de la création et du combat : la « zone neutre 702 ». Elle est le régime de dépense et d’accumulation d’énergie de cette sphère où l’on se maintient entre insatisfaction et jubilation 527/935.


e.   L’homme terrible. — C’est l'autonome combatif. Le créateur est celui qui crée ses propres fictions et non celui qui en invente pour soulager les autres comme le ferait le prêtre 518f. Il se crée de l'intérieur comme de l'extérieur dirait Hippias. Quoi qu'il en soit, le créateur — de valeurs non lucratives — est celui qui est nié par le bourgeois. Ce dernier est l’héritier de l'humanisme triomphant comme courant philosophique tardif et non comme étude et formation à partir des cultures antiques. Ce dernier est l'homme dominant, le maître de l'esclave, parce que lui-même auparavant était un serf ou un esclave et que sa seule manière de sortir de sa condition d'esclave — de s'affranchir, de se libérer — était de devenir lui-même un maître. Le créateur vise de manière directe la puissance, la puissance de faire comme celle de penser, l'un n'allant pas sans l'autre. L'homme supérieur, quant à lui, le bourgeois dont nous avons parlé, vise une forme dégradée de la puissance ou de la capacité. Il n'a pas de compétence propre sinon celle de dominer les compétences des autres. C'est pourquoi, avec Nietzsche, on peut dire que la volonté de dominer, la volonté de pouvoir, est une forme dérivée et amoindrie de volonté de puissance. À défaut de pouvoir faire, pourquoi ne pas dominer ceux qui savent faire et qui font ? Le créateur existe bien avant l’apparition des philosophes à Elée, sous la figure du sage. C’est lui qui, en créateur parlant par énigme 936, pose les valeurs et indique au commun là où il faut placer l’effort. L’énigme n’a rien d’obscur, simplement il faut passer par le corps pour la comprendre, enclencher un effort. Ce que les philosophes dogmatiques ont fait en enseignant — sopheistes comme les nomme Hérodote —, c’est spiritualiser la pensée. Ils ont fait du noûs d’Anaxagore l’Esprit, c’est-à-dire un outil de domination qui ne peut qu’obscurcir l’énigme, là où il faut l’investir par l’énergie du corps. Ils ont cherché à se mettre à l’abri de l’épreuve, de la confrontation avec la cité par des axiomes ou des principes obscurs, plutôt que d’investir les énigmes. C'est là que débute la pensée transcendantale qui va de Platon jusqu’après Kant. Elle consiste sous la loi morale à se tenir à l'abri des expériences-limites de la petite raison, celle qui se trouve suffisante.


f.   Le prêtre, l’homonome. — Le prêtre, autre nom pour l’homonome, est celui qui se rend maître de ceux qui souffrent et de ceux qui intériorisent la douleur. La question de la douleur est vitale en philosophie puisque toute extension de la vie, et donc toute trajectoire philosophique, se manifeste par la douleur. Rien de plus naturel : l'extase ou l'ivresse retombe, car le rêve finit par un éveil. Très peu savent rebondir 326c avec la douleur, savent la sublimer, la dépasser sans la renvoyer par un esprit de vengeance envers la vie ou ce monde-ci hormis les créateurs. Les prêtres chrétiens, les interprètes ou les lectores, sont ceux qui commentent la Bible et peuvent la lire dans le texte, à haute voix seulement — contrairement à Saint-Ambroise qui a eu l'audace de la lire en silence. Les prêtres sont ceux qui aujourd'hui gardent et s'assurent dans une passivité ou une lenteur certaine que la place de Dieu n'est pas occupée. Si Dieu a quitté sa place suprasensible, cette place, quoique vide, demeure. La région vacante du monde suprasensible  et du monde idéal peut être maintenue. La place vide appelle même en quelque sorte à être occupée de nouveau, et à remplacer le Dieu disparu par autre chose comme le dit Heidegger dans les Holzwege HdgCM. Il reste des prêtres encore parmi nous, des dogmatiques qui par l’organisation qu’ils mettent en place, encadrent les sans-papiers plus qu'ils ne les « émancipent ». Ils ne développent aucune énergétique. Ils ne sont pas à railler ou à attaquer car on ne s'attaque pas à une maladie on s'en préserve plus simplement, on y est indifférent. Si un problème ne se résout, il suffit pour le dissoudre de changer de vie.


g.   L’avocat, l’intercesseur. — C’est le grand revirement de Nietzsche. Nous sommes tous intercesseurs en faveur de la médiocrité NzCW.  Ce qui est essentiel, c'est les intercesseurs. La création c'est les intercesseurs. Sans eux il n'y a pas d’œuvre ... Fictifs ou réels, animés ou inanimés, il faut fabriquer ses intercesseurs. C'est une série. Si on ne forme pas une série, même complètement imaginaire on est perdu. J'ai besoin de mes intercesseurs pour m'exprimer, et eux ne s'exprimeraient jamais sans moi ... on travaille toujours à plusieurs même quand ça ne se voit pas DzP_171. Même en physique, il n'y a pas de vérité qui ne « fausse » des idées préétablies. Dire « la vérité est une création » implique que la production de vérité passe par une série d'opérations qui consiste à travailler une matière, une série de falsifications à la lettre. ...  Ces puissances du faux qui vont produire du vrai, c'est ça les intercesseurs DzP_172. C’est parfois dans la tradition chrétienne la figure du paraclet, alors avec une dimension supplémentaire de consolateur.

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