522. Il n'y a pas d'action morale.

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

De l’opération, divine. — Une chose qui a été déterminée à opérer quelque chose y a nécessairement été  déterminée par Dieu. Spinoza SzE°I,26.

 

Pour qu'il y ait une action morale, il faudrait qu'il y ait en nous une partie supérieure — esprit ou hégémonique — qui commande à une partie inférieure, obéissante. La partie supérieure était l'hégémonique chez les Grecs, l'esprit chez les Latins. Il y a, dès lors, des opérations propres à certains penseurs — qui se déclarent « automates spirituels » — qui, par un geste, invitent à produire des actions selon une morale et garantir un certain résultat minimum. L'action est ce qui ne se réduit pas aux opérations d'un système. Dans l'action nous nous commandons à nous-mêmes contrairement à tout ce qui est de l'ordre de l'opération : pensez aux batailles 828 et aux opérations militaires. Trouvez-vous dans la réalité du conflit, une action morale globale ? Seulement de la stratégie 827. Pour prendre un exemple philosophique : la pensée est pour les dogmatiques sous-tendue par une opération de saisie qu'on nomme moralement « Vérité ». Grand mot pour un grand vide de pensée. Le dogme est toujours implicite à une image traditionnelle de la pensée : c’est le nœud présenté comme évident de la pensée avec la vérité comme absolue ou hyperbole qu’on  n’atteint jamais. Cette opération de « vérité » est le prolongement d'un geste qui est marqué selon les métaphysiciens par un chiffre : Un ou Deux, unité ou dualité, monisme ou dualisme, mais, à chaque fois, l’Un, n’est ni l’unité, ni le monisme, le Deux n’est ni la dualité ni le dualisme. Il y a bien des manières de penser. Par exemple chez Deleuze, on retrouve dès ses premiers textes la combinaison d’un chiffre que sécrète tout système ouvert : « si le dualisme est dépassé vers le monisme, le monisme nous donne un nouveau dualisme, cette fois maîtrisé, dominé » DzID_36 et qui ressurgit dans ses derniers cours sur les dualismes de Descartes et Foucault. Il en est de même chez les penseurs dogmatiques qui fonctionnent, eux, dans un système fermé ; ce système ferme alors la pensée sur la vérité et le principe de la moindre action, mais il en appelle pour tout un chacun à l'action « morale ». C'est, dans ce cas, le point de vue du prêtre ou du juge, plutôt que celui de l'avocat ou du créateur : ce moraliste en effet est bien immoral pour en appeler les autres du dedans de son opération à une « action morale ». Tout système fictionnel a ses vérités, ses éléments authentiques même si l'ensemble qu'on nomme récit reste chimérique :

 

Chimérique. — Nos enfants découvrent très tôt que le simple fait de parler les invite à choisir leurs mots pour décrire l'événement. Alors dès qu'ils deviennent capables de faire un récit, ils cherchent dans leur mémoire les images et les émotions dont ils feront une représentation verbale. Un récit est forcément chimérique puisqu'on ne peut pas tout mettre en mémoire et que le développement de notre tempérament nous a rendus sensibles à certains objets de préférence. Attention ! « Chimérique » ne veut pas dire « faux », puisque chaque élément est vrai dans un animal qui n'existe pas [la chimère comme Sirène ou Minotaure]. » Boris Cyrulnik CyrVC_181.


Cette « vérité du système » — ouvert pour la clameur et fermé pour la stupeur 514 — est très souvent énoncée du dedans d'une institution — d'enseignement ou d'édition. Elle est ce qui cherche à se nouer avec la culture en tant que philosophie. Par exemple, dans le cas de Deleuze-Guattari, le modèle abstrait subit des bifurcations mais le chiffre et ses sécrétions demeurent. Il n'y a que Nietzsche, Héraclite, Empédocle qui puissent affirmer une vie hors système faite dans un parcours de sagesse. C'est pourquoi les Grecs étaient si sensibles à l'éternel retour, au fini-illimité 331.

 

Illustration corporelle. — Les grands philosophes sont de drôles de corps. Qu'est-ce donc que ces Kant, Hegel, Schopenhauer, Spinoza! Si pauvres, si étroits! On comprend qu'un artiste puisse s'imaginer avoir plus d'importance qu'eux. C'est la connaissance des grands Grecs qui m'a éduqué: il y a dans Héraclite, Empédocle, Parménide, Anaxagore, Démocrite plus à admirer, ils sont plus pleins  NzFP°X,26[3].


La cité des sages préplatoniciens n’est pas réductible à la république des philosophes Schopenhauer, c’est-à-dire à une civilisation dogmatique et idéaliste. Une prise en considération des Grecs d’avant Platon revient à supprimer l’emprise ultérieure de l’esprit qui, sous ses différentes formes 412+, naît d’une angoisse 416 et de la tentative ratée de la dépasser, puisque à chaque fois le « corps » est entravé, dominé et les énergies empêchées. Comment assurer des retombées et des débouchés comme retours sur investissement de ces énergies ? Ce fut le but de ce que l’on nomme le ressort moral, la moralité. Si l'action consiste à « transformer le milieu au mieux de sa survie » — selon une vue réductionniste — et concerne en premier l'individu, on peut se dire que ce qui est connectif ou « dividuel 937» est de l'ordre de l'opération. Enfin ce qui est commun est un discours. La Pensée du koinon, du commun fut prônée par Platon et écartée par Héraclite. L'action est alors ce qui permet de ne pas tenir de rôle ou de faire figure de membre dans une opération. L'action est davantage le symptôme d'une énergie libérée de toute opération rentable, laquelle n'est que le résultat d'une intention délibérée comme le veut Aristote.  On retrouve chez ce philosophe la distinction entre action et opération quand il distingue la poiésis de la praxis. L'opération, si on la renomme ainsi, consiste pour Aristote à faire en fonction d'un savoir, de produire un objet artificiel selon une technique. Le but et la fabrication de ce savoir sont souvent ignorés du producteur qui doit lui-même se trouver un sens ou une chimère pour produire. L’action (praxis) contrairement à l’opération (poiésis), n'a pas de but hors d'elle-même. Pour Aristote, l’action, c'est le bonheur humain pour lui-même : agir pour agir. Le bonheur d'agir ne se trouve pas au-delà de l'action dans un objet produit. L'action marque aussi une activité plus qu'une volonté car l'action est précisément le  « par-delà la volonté », le moment où il n'y a plus de volonté et où l'effort même se trouve sublimé, oublié. Certes les raisonnements dont la conclusion montrait la pertinence d'une action, comme les syllogismes pratiques d'Aristote, dépassent la simple sphère de la contemplation. Pourtant ils ne sont pas mus par la passion mais bien par une opération morale. Le démonique, le dionysiaque sont écartés dans l’opération morale même si toutes les grandes œuvres ne se sont pas faites sans quelques enthousiasmes ou quelques délires au départ. À trop considérer les choses, on en reste aux intentions et on finit même par croire qu'avoir en vue ou avoir une idée, c'est faire. On compte sur l'esprit, cette courroie de transmission hiérarchique pour que l'opération se fasse. Opération du Saint Esprit, Amen ! Procédure idéale et que sais-je encore... Si l'intention morale et tous les raisonnements en vue de l'action ne sont que la marque d'une bonne volonté — une volonté qui veut demeurer dans le bien —, le délire effectif, dans un autre registre, prendra de l'ampleur par la contagion de joie.

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