532. Pensée de l’affectif.

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

Si l’on veut rester dans un système reliant le déterminé à l’indéterminé, la fixation à la non-fixation, comme l’ont fait toutes les métaphysiques, on ne dit pas pour autant où se trouvent les sources d’énergie (potentiel) et où il faut porter l’effort (important). Dans le cas d’un système ouvert les deux sont réunis sous les termes de nouveauté ou d’intéressant. Le « possible » quant à lui demeure ce qui est indéterminé, qui peut être comme ne pas être et gardera cette dimension transcendante d’irréalité. Ce qui était jusque là un de nos impensés, s’aperçoit : ce qui importe n’est pas ce qui est vrai, pas plus que ce qui intéresse. Ce qui importe 727-729 relève de l’impensé, de l’énoncé « tacite » qui permet de transformer toute situation en un autre rapport de force. On peut dire que les systèmes fermés et ouverts ont reposé jusque là sur la réflexion de l’âme avec l’âme pour les premiers et sur l’intuition qui amène une autre intuition pour les systèmes ouverts aux circonstances et à la nouveauté. L’intuition est porteuse d’une pensée de l’immanence car elle produit toujours des mixtes entre une part étendue et une part éternelle. Le sérieux de la réflexion limite la pensée à sa capture dogmatique. Appréhender ce qui existe et qu’on rencontre comme un « monde » fait état d’un recours décadent à la transcendance comme origine de toute chose. Ceux qui en appellent à une transcendance restent incapables d’épouser le vécu autrement que par une institution. Naissent les problèmes et les impasses (apories) dont on ne franchit le gué que un par un. Ces vicissitudes de la réalité conduisent à penser la corruption des mœurs au lieu d’embrayer sur les tendances porteuses.


Si l’accent est mis à présent sur une pensée de l’affectif et de l’affectivité, faut-il pour autant y voir un lien avec qui est affectueux ? La joie d’une plus grande compréhension et  une capacité d’action plus grande, est la preuve « de toute éternité » de l’existence d’affects actifs et d’une pensée qui en découle. La négligence face aux choix imposés et la nécessité de constituer son propre champ de bataille sont les marques de la création. Dès-lors une tension nouvelle modifie le cerveau et fait s’affirmer de nouvelles personnalités qui constituent une nature. On se tourne en direction de l’affection de soi par soi comme création de choses singulières. Si la direction recherchée n’est qu’un cap sans but précis, celle que nous recherchons est le dépassement continuel de la dimension homme en tant que paradigme  partagé entre corps et esprit, entre subjectif et objectif et entre crise et vérité. Cette direction mène certainement au lieu sans localisation qu’est « la serre des hyperboréens » de Nietzsche, « la constellation affective 533 » des penseurs de Deleuze. Ce ne sont que des transfigurations de notre part trop humaine d’humanité : honte, haine et peur c’est-à-dire mauvaise conscience, ressentiment et appréhension par idées. Figures du dernier homme et du plus hideux des hommes, auxquelles il faudra substituer de nouveaux métabolismes 919 et s’éduquer de telle manière à s’éprouver dans l’existence comme un guerrier 831+. Ce dépassement constant n’a rien de bestial mais se voit comme un pont vers le surhomme et un dépassement du nihilisme humain vers lequel la force majeure de la recherche qu’est le scepticisme nous a d’abord détournés. Voilà ce qui va dans le sens d’un respect de soi, d’un entraînement du corps et non dans la visée de s’épargner pour se recentrer sur soi, au travers de l’esprit. Une pensée de l’affectif est une pensée de la connaissance imprégnée de puissance. Cette puissance est la puissance de l’indéterminé pour les métaphysiciens et la puissance de l’incertain pour les penseurs tragiques. Des contemplatifs comme Blanchot et White la nomment Dehors 225. Elle est aussi la puissance de l’effroyable, du sans visage. Elle est parfois envisagée par la pensée de l’Ouvert comme la capacité à faire valoir une force de l’indénombrable et la capacité à compter et non à être compté. C’est là une puissance des minorités. Une pensée de l’Ouvert, quant à elle, est une pensée de la connaissance marquée par une centralité de la substance : l’idée comme arrêt du mouvement tout en cherchant à enclencher sur le mouvement. L’idée, comme artéfact unique et non plus comme monde des idées, produit dès lors des énoncés tirés de tout ce que l’idéalisme, par déni, a mis de côté. Ce sont là les pensées qui procèdent non pas par des discussions et des argumentations mais par des constatations concentrées en énoncés, par des recoupements d’une intensité inouïe jusque là. Le recoupement quant à lui repose sur une convergence entre différentes activités et sur une synthèse des constatations à partir de signes parfois ténus. Ces signes n’ont pas en vue une invention supplémentaire du système (nouveauté) mais un combat et un rebond. Nous ne sommes plus dans la variation de forme à forme selon l'idéal de la courbure à variation infinie comme peut l’être le Baroque 816. Idéal qui vient après le classique comme analyse des représentations issues de la synthèse de création qu'est la Renaissance.


La Renaissance est l'apparition de la connaissance qui succède à la croyance mystique en l'Être par la naissance conjointe — d'où le terme connaissance — de l’imprimerie et de la Renaissance à proprement parler. Il y a eu un passage de la mystique de l'Être à une pensée de l'affectif que Foucault après Bataille nomme érotique FcPT. Pour faire un pont analogique avec aujourd'hui, on passe d'un mysticisme de l'Être à un érotisme. C'est de l’érotisme que se forge le langage, le langage au-delà de la mystique qui forge la limite de l'Être. Il y a aussi eu une tentative de retour à la mystique de l'Être avec Heidegger, qui comme Badiou et Deleuze se situe dans une métaphysique de l'Ouvert. C'est parce que le langage se forge dans une érotique proche du cri, l'eurêka par exemple, la jubilation du découvreur et de l'homme de connaissance, qu'il y a un érotisme du métier qui lie aussi sensualité et chasteté comme peut le faire le mariage NzCW. Le problème est que cet érotisme a été vécu comme une perversion, une manipulation, une machination qui fait inclure une machine dans une autre machine. Le machinisme sous la relation hybride du cyborg succède à l'organisme, dont l'une des resucées parmi d’autres est Badiou. S'il y a une nouvelle pensée affective à mettre en place 331+/900+ par la littérature et l'art, ce n'est rien moins qu’une érotique. Comme le rappellent nombre d'écrivains, l’érotique n'est pas la pornographie ou ce qui dit sur la sexualité, mais la manière dont on transmet l'amour (dépendre et laisser-faire) et dont on réprouve le comportement des autres à l'occasion. Une nouvelle érotique a pour but d'asseoir une nouvelle capacité nerveuse ou vaillance qui prenne en compte la figure de la « mort de Dieu ». Pour chasser l'angoisse de la mystique de l'Être que l'on rencontre chez Heidegger de manière symptomatique, il s'agit de stabiliser de nouvelles relations affectives.  Michel Serres ne le dit pas autrement à propos de Petite Poucette : La naissance d'un individu d'un nouveau type rend obsolètes les appartenances de jadis. On ne sait plus comment faire couple, comment faire équipe, comment faire parti politique. En somme, l'homme a changé. Nous devons maintenant changer la société. Deux tendances ont toutefois coexisté jusqu'au basculement effectif dans l'ère de l'information issue de la Révolution quantique : ce sont la subversion et la perversion. La subversion consiste à vouloir renverser l'ordre établi par ses propres actes en forant les choses, conspiration ou révolution. La perversion est le fait de jouer avec les règles et la limite de ce qui est permis, tout en n’affichant pas ses propres règles. Dans sa Préface à la transgression en hommage à Georges Bataille FcPT, Foucault parle de libérer  l'éthique de ce qui est scandaleux ou subversif, c'est-à-dire de ce qui est animé par la puissance du négatif FcPT_19 voir FcDE°I. Tout le style finissant des années 60-70, qui partait de la mystique des 3 H (la question de l'Être et de l'État chez Hegel, Husserl et Heidegger) pour en arriver à une érotique libidinale est marqué non par une morale mais par une l'éthique de la machination et du dispositif où les relations ne sont ni hétéronomes ni autonomes, car nullement explicites. C'est de cette expérimentation politique de l'Ouvert dont on sort actuellement. On peut penser à la méthode de perversion par exemple chez Deleuze et Guattari. Une de leurs formules récurrentes est en raccourci « monisme = pluralisme ». C'est une équivalence  qui se poursuit et varie sans fin dans Mille-Plateaux. Toute la métaphysique s'est vécue comme une gentille perversion. Cela voulait dire jouer avec les règles, les pervertir, les subvertir, machiner, plutôt que d'inventer des règles liées tant au langage qu'à l'affectif au travers de l'érotique. Des métaphysiciens comme Deleuze, sentant leur repli et leur impuissance hors de l'institution, posent que l'Ouvert n'est pas le Dehors.  Ainsi la période de l'Ouvert qui va de la Renaissance à la Révolution quantique s'achève. Ce qui vient après, le Dehors. Deleuze et ses suivants entrevoient le Dehors sans le comprendre pour autant. Mais Deleuze est incapable d'épuiser — selon ses termes — l'apport de Guattari, car celui-ci est au Dehors, non dans la subjectivité propre au baroque classique mais dans la complexité, qu'il nomme nouvelle subjectivité 719.

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