813. La question démocratique reprise par Spinoza.

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

Spinoza apporte un contrepoint intéressant à la philosophie politique de Hobbes. À un correspondant qui lui demande quelle est la différence entre sa vision politique et celle de Hobbes, Spinoza répond laconiquement, et modestement, que Hobbes conçoit la cité comme une sortie de l’état de nature, alors que lui considère qu’il s’agit de sa continuation. Divergence minime au premier regard, mais qui entraîne une modification radicale. Rappelons que Hobbes est contemporain d’une monarchie absolue, de droit divin, en proie à une mise en question qui aboutit à la Révolution anglaise, Spinoza vit aux Pays-Bas qui restent jusqu’en 1672 un îlot républicain remarquable par sa tolérance religieuse. Hobbes fait du droit naturel une tendance à persévérer dans son « être » puisque c’est l’équivalent dans la philosophie de Spinoza de la notion d’effort (conatus). La nature ne connaît que le développement de la puissance jusqu’à ses limites. Elle ignore toute idée de devoir ou de loi, autre que loi physique. Mais pour Spinoza, à la différence du penseur anglais, cette situation est indépassable. La nature étant substance unique, il n’est pas question d’en « sortir » : cette proposition n’a aucun sens. S’il doit y avoir un contrat à l’origine de l’institution politique, celui-ci ne pourra pas consister en un abandon de l’exercice de sa puissance naturelle, puisqu’il est impossible à l’individu d’y renoncer. Ceci équivaudrait à sa disparition pure et simple. L’idée d’un transfert de puissance est donc impraticable. La différence est nette entre Hobbes et Spinoza. Si, pour Hobbes, on doit tenir sa promesse une fois qu’elle a été donnée, pour Spinoza le citoyen n’a pas à suivre l’obligation qui résulterait d’une promesse puisque entre le moment où elle a été faite et l’instant présent, la situation n’est peut-être plus la même : les circonstances ont pu modifier le point de vue du citoyen et rien ne peut l’obliger à tenir ce qu’il a promis, hormis la contrainte. Pour Spinoza, un citoyen obéit à la puissance souveraine par intérêt et non par devoir car, pour lui, le devoir est dépourvu de réalité.


On voit, dès lors, ce qui distingue les visions politiques de Hobbes et de Spinoza : un pouvoir qui assoit sa puissance par la contrainte pour Hobbes et la combinaison de puissances individuelles pour Spinoza, basées sur l’intérêt de chacun. L’individu ne perd pas l’exercice de sa puissance qui, en tout état de cause, reste en sa maîtrise. Simplement, il peut choisir en fonction de la représentation qu’il se fait de son intérêt, de la mettre ou non au service de la communauté. En d’autres termes, il doit soit composer sa puissance avec celle d’autrui, soit au contraire l’affronter. Les motifs qui vont le pousser dans l’une des deux directions sont l’espérance d’un avantage qu’il peut en retirer, ou l’inconvénient qu’il redoute. Spinoza dégage ainsi les deux grands motifs d’action : l’espérance ou la crainte. Si la cité est l’ensemble des intérêts divergents, gouverner consiste en l’art de les maintenir unis, ceci est la vision de Hobbes, puisque pour Spinoza, l’État ne paraît pas disposer des forces qui lui seraient prêtées et il doit à chaque instant vérifier qu’il peut compter sur leur concours. La question du gouvernement devient secondaire pour Spinoza puisque la souveraineté, le « Léviathan », apparaît comme une puissance conditionnée et non absolue : le souverain ne sera effectivement puissant que s’il parvient à canaliser à son profit les forces individuelles. Alors que Hobbes compte essentiellement sur la crainte, voire l’effroi que suscite le Léviathan, Spinoza préfère l’adhésion par intérêt qui profite à chacun. Spinoza affirme qu’un État où les citoyens agissent par désir est plus puissant que celui où ils agissent par peur. Il est l’un des premiers penseurs modernes à croire que la puissance de l’État ne se mesure pas à la terreur qu’il inspire mais à la confiance qu’il suscite.


C’est pourquoi Spinoza pense que l’État doit tolérer ce qu’il ne peut interdire, même s’il s’agit d’actes répréhensibles ou condamnables. Cette règle s’applique en particulier à la liberté de penser. Il n’est pas au pouvoir du souverain d’empêcher les individus de penser ce qu’ils veulent et de dire ce qu’ils pensent. Vouloir régenter ce pouvoir est toujours envisageable, voire réalisable sur une durée plus ou moins longue, mais le pouvoir qui interdit par la violence à ses concitoyens de s’exprimer, n’est pas, paradoxalement, le pouvoir le plus fort, mais le plus faible, puisqu’il gouverne par la crainte, la forme la moins efficace. Spinoza met en évidence, selon la formule qu’il emprunte à Sénèque, que « nul n’a conservé longtemps un pouvoir de violence ». La politique moderne ne se fera pas contre les citoyens mais avec eux. Comme le suggèrera plus tard Michel Foucault, la forme moderne du pouvoir n’est pas de l’ordre du prélèvement ou de la soustraction (donner la mort, par exemple), mais de l’ordre de l’accroissement ou de la multiplication : faire croître les forces de la vie. Hobbes et Spinoza inaugurent donc deux aspects de la philosophie politique moderne : l’un annonce l’importance à venir de la foi, et plus généralement de l’aspect juridique du pouvoir ; l’autre souligne le rôle nouveau de la puissance effective (capacité non restreinte), celle qu’il ne suffit plus de nier ou de confisquer, mais avec laquelle il faut désormais compter. La politique devient participative et l’économie contributive.

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