826. Mouvement et combat.

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

Le combat n’est ni transcendance ni immanence. Il n’a pas lui-même de principe et il n’est pas la cause qui contient son effet. La cause qui contient son effet n’est autre que la cause de soi ou immanence. Le combat ne renvoie ni à un sujet ni à une structure. Il se situe au pire entre des sujets ou des structures. Dès lors, c’est toujours un tiers ou la génération suivante qui profite du combat et accumule de la richesse, mais jamais l’un des deux belligérants qui y dépensent leur énergie. Le combat affirme l’irrémédiable disjonction de la pensée avec le jugement de l’être comme avec l’innocence du devenir. Le combat marque la rupture avec la pensée philosophique ou classique, qui demeure une pensée morale ou commune qui accumule des connaissances ou des idées. La pensée du combat s’apparente à celle du sage  plus qu’à une pensée de ce qui est commun. C’est sans doute de cette tension entre un goût pour le combat et un goût pour le partage — ou la distribution de ce qui est en commun — que naît la particularité de la civilisation grecque. Les Grecs sont par leur maîtrise de la métallurgie les inventeurs, avec les Chinois au viie siècle avant J.-C, de la monnaie qui est précisément un bien commun à une cité et non un bien propre à des individus. Le combat s’apparente aussi à la stase. La stase est la division entre des forces qui se maintiennent par une déchirure et qui en quelque sorte s’équilibrent. Ce qui n’est alors ni un jugement ni un devenir, montre, sous une autre lumière, ce qui apparaît comme équilibre ou repos : le jeu stabilisé des forces. Le combat est ce qui rompt avec l’échange, mais que l’échange a permis de mieux préparer. La pensée du sage est ce qui rompt avec la pensée du commun faite d’identités et de différences, de correspondances et d’oppositions. Pourtant à chaque fois quelque chose d’éclatant s’est noué, entre le combat et l’échange, entre la pensée du sage et celle du commun. C’est l’affaire d’un jeu et d’une quête de repos ou de sérénité si les forces sont stabilisées d’avance et non tournées vers l’excès d’une illusion à présent identifiée : le « mensonge idéaliste » 824 comme la nommait Nietzsche. Il n’y a pas de repos, depuis Galilée et l’avènement de la physique classique. Il y a simplement des accélérations et des ralentissements. Le mouvement est un état dont l’accélération est calculable. Il ne produit aucun effet puisqu’il n’a ni être ni devenir du changement. Cette conception du mouvement comme état ou stase rompt avec la métaphysique dans laquelle le coup d’arrêt de la morale antique a voulu par deux fois l’engluer : avec les Eléates et avec les Athéniens. Les idéalistes, qui connaissent deux époques, l’antique et la moderne, ne sont que ceux qui ont refusé le combat et y ont préféré la ratiocination sans fin, l’atermoiement face à l’action. Les deux idéalismes, innés et acquis pour simplifier, sont nés avec les « idiots » revenant de la guerre, Socrate et Descartes, qui dans leur choix de vie ont renoncé à la guerre et y ont préféré le savoir et la morale. On ne pourra jamais restituer ce qu’était l’Athènes ou l’hellénisme d’avant Socrate, qui avec une certaine ironie en coupe le mouvement incessant. Cette accélération grecque partait d’une vision de l’homme comme terrible. L’homme terrible 327/518e, celui que l’on retrouve dans l’Antigone de Sophocle, n’est ni l’homme bon 518d/715 des systèmes clos, ni l’homme nouveau des systèmes ouverts. Notre époque n’a gardé de l’hellénisme que quelques os, mais a perdu ce qui en assurait l’équilibre du squelette, le milieu et les forces de chacun de ces Grecs. On laissera ici de côté la tragédie et cette langue grecque si prompte à substantiver les adjectifs, le beau, le vrai, le juste, etc. …. La force de l’hellénisme était dans le combat face à un empire, dans la pensée qui faisait du combat une beauté, dans les vaillants Grecs éduqués au combat, qui savaient en restituer la part belle dans la vie civile : « l’artisan est le héros secret de l’histoire grecque ». On ne sait pas ce que pense Socrate, fils d’artisan, de la guerre mais sans doute en tire-t-il là sa fatigue plus que son malin génie. Il n’a jamais couru après la sagesse mais bien après l’homme le plus sage d’Athènes. Socrate amorce là le coup d’arrêt de l’accélération de pensée que fut l’hellénisme comme intensification de l’existence, Platon, à sa suite, le fige dans un discours philosophique et Aristote n’eut qu’à le constater et même le déplorer sur son lit de mort. Le mouvement et le combat sont indiscutablement liés, le mouvement comme état et le combat comme visée, car toute accélération va à la rencontre de quelque chose et probablement s’y heurtera. Il y aurait une autre dimension plus encore que le dionysiaque pour expliquer la source d’énergie hellénique et son rapport dénudé au corps, c’est la lumière solaire qui éclaira les myriades de cités grecques « fondées » après des expéditions autour de la mer Egée pour la plupart. Il y a là un naturisme et un invertisme qui tendent à simplifier la vie. Si nous insistons sur le combat, c’est surtout en vue d’affirmer autre chose que le coup d’arrêt fait à l’accélération actuelle et qui serait le retour des pensées dogmatiques ; elles sont héritières de principes et en cela inaptes à enclencher sur le mouvement, la lumière, la musique, l’action, toutes dimensions irréductibles à un discours.


On peut se dire que les Grecs étaient éduqués au combat — l’andreia, le courage comme virilité LorNT — et non à la volonté. La volonté est personnelle, alors que le combat mène à l’impersonnel. Le combat est l’une des manières de trancher face aux problèmes qui vous arrivent dans les jambes. Le combat participe d’une société de cruauté et de violence tout en annulant leurs excès. Les idéalistes voudront supprimer et la discipline et le contrôle alors qu’il faut simplement les contenir : c’est l’affaire d’un combat plus encore que d’une résistance. Mais ce combat génère aussi sa propre cruauté que l’on qualifiera de légitime ou de non-légitime, voire de « terroriste », suivant le parti que l’on prendra. Mais c’est bien en réaction à une certaine violence, à une lâcheté qui ne souhaite pas répondre à la violence et la contenir que sont nés les idéalismes. S’ils se sont transmis et maintenus, on pensera comme avec Kant, Schopenhauer, Nietzsche, Foucault, Deleuze, que le questionnement philosophique vient de la folie et de la déchéance du père. Nietzsche se fait idéaliste quand il évoque les énigmes de la vie et de la femme : il se fait tant d’idées et tant d’appréhension des objets de ces « énigmes ». Peut-être nous-mêmes n’échappons-nous pas à ce travers qui colle au corps de la philosophie. Il reste que les origines du détachement par rapport au rythme de la société sont tout autres, ni folie ni mort du père et c’est peut-être là ce qui sauve notre pensée sauvage et radicale de se projeter autant dans les idées et de réinvestir l’action à la manière de Nietzsche sous la forme d’une prodigalité et d’une générosité. Bien loin de ça, l’idéalisme cherche à attrister la visée du combat plus encore que les aspects irréductibles du mouvement ou de la lumière. Plus encore les dogmatiques, pour imposer leur non-effondrement, peuvent vous faire quelque croche-pied dans le dos, là où vous manquez de rigueur, alors même que vous êtes en train de courir dans votre activité et que vous n’avez dès lors ni consistance ni appuis. La visée du combat sort de l’abri de la morale — de cette morale qui désigne l’être des choses pour les rendre plus inertes. Inscrire cette visée comme une orientation et un principe, c’est aussi relativiser l’importance des dogmatiques qui ne cherchent avant tout qu’à perpétuer leur mouvement plus qu’à offrir une vision stimulante du monde. Tout pour eux, sauf leurs vérités, doit être corruption, déclin, crépuscule, crise pour imposer d’autant mieux leur volonté d’ordre. Si le combat est cruel, il vise avant tout à ce que la volonté de vengeance ne se retourne pas contre la société. La création, quant à elle, sera l’une des manières non de trancher mais de manipuler ce qui vous arrive dans les jambes pour, quelque part, le sublimer. Créer, ce n’est pas produire un mouvement de rencontre mais un mouvement aberrant dans son coin pour ne heurter que la morale, plus rarement les corps.

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