La Philosophie à Paris

PORTRAIT POLITIQUE / Où sont les intellectuels de gauche dans cette campagne

22 Février 2007, 11:48am

Publié par Fred et Anthony

Quand on entend André Glucksmann se rallier à Nicolas Sarkozy ou Alain Finkelkraupt feindre de ne pas se rallier tout en éructant on ne sait quelle haine, (sur France Inter le 13 février) on peut se demander si tout les intellectuels sont de droite. Petite précision parler d'intellectuel de gauche est assez réducteur, au sens où un certain intellectualisme même s'il persiste ne rend pas compte des profond boulerversement de notre société et parler de droite et de gauche, reveint à employer les termes d'un système représentatif dont tout un chacun aperçoit petit à petit les limites : ce n'est pas la multiplication des lois et des législature qui modifient un régime mais qui simplement le maintiennent à flot. Lois qui ont pour but de limiter les actions (cadrage) car il y a des lois quand précisément le Politique, cet instance qui sait orienter les choix d'une civilisation, est absent. Mais revenons-en à nos "intellectuels de droite" qui occupent les médias et laissons parler des "intellectuels de gauche", voici deux textes écrits par eux en réaction à tout ce battage et ce semblant de pensée philosophique. Paris8philo
 
 
Glucksmann, ou l'amour du grand homme
Jean-Marie Laclavetine
 
"Pourquoi je choisis Nicolas Sarkozy"... Voyons, Glucksmann, il n'était pas vraiment utile de le préciser. Vous partagez tant de choses avec lui. Ce n'est pas un choix : c'est une pente, c'est un destin. Comme Nicolas, vous êtes empli d'un immense amour de vous-même et des hommes forts. Vous avez vénéré Mao, vous admirez George W. Bush, vous auriez adoré Picrochole, fût-ce pour en faire la cible de vos fulgurantes diatribes.

Il y a trente ans, vous professiez votre enthousiasme pour la pensée du Grand Timonier, tandis que les pires sourds entendaient venir de là-bas la rumeur de massacres sans équivalent quantitatif dans l'histoire de l'humanité, nazisme compris. Votre petite erreur d'appréciation, reconnue bien des années plus tard, vous a rendu naturellement très regardant sur la question des droits de l'homme en Chine, et l'on comprend que vous tanciez Ségolène, qui manque un peu de virulence dans sa condamnation du régime de Pékin. Vous savez de quoi vous parlez.

J'ai passé ma vie, vous récrierez-vous, à combattre les tyrans : Saddam, Poutine... C'est vrai. Vous frappez à la tête, toujours. Vous n'êtes à votre aise que dans le voisinage fantasmé des puissants de ce monde, que vous vous plaisez à considérer comme vos interlocuteurs - pour les encourager ou pour les affronter en des joutes terribles.

Nous sommes désormais habitués aux combats menés pour la galerie cathodique par les titans de la pensée française. Moi et George Bush, moi et Saddam, moi et Sharon, moi et Bouteflika, moi et le Che, moi et le pape, moi et Fidel, moi et Mitterrand, moi et de Gaulle. Un peu comme Nicolas, en somme, ce Nicolas dont vous faites sans rire un descendant d'Hugo et de "la France du coeur", en référence sans doute aux Restos du même nom, où il envoie ses pandores effectuer des rafles, sûrs qu'ils sont de trouver autour des gamelles de soupe leur ration de sans-papiers ; ce Nicolas héritier de Jaurès qui prône la restriction du droit de grève et le démantèlement du code du travail ; ce Nicolas qui glorifie l'abbé Pierre tout en faisant cueillir par ses gendarmes des enfants trop foncés dans les salles de classe.

Mais tout cela, n'est-ce pas, se passe dans ce minuscule Hexagone que vos regards dédaignent.

Votre jeunesse s'est vouée à d'horribles idoles, cependant vos égarements passés ne vous empêchent pas de prétendre continuer à éduquer le peuple. Comme hier, il vous faut un puissant à aduler, un méchant à honnir, et des oreilles complaisantes pour y déverser vos vastes théories. La gauche française s'est misérablement "repliée sur l'Hexagone". Que n'a-t-elle pris exemple sur vous, qui arpentez d'un pas martial la planète en flammes ! On vous a vu, avec quelques-uns de vos camarades, parader devant les chars américains qui partaient écrabouiller une armée de gamins irakiens munis de pétoires, pour la plus grande gloire de l'Occident chrétien, dont vous êtes devenu un apôtre ardent (et pour le plus grand bénéfice des islamistes qui sont votre prochaine cible. Tremble, Oussama !).

Quelques années après, quelques dizaines de milliers de cadavres après, alors que l'Irak s'enfonce dans un chaos dont nul ne voit la fin, debout sur les ruines, vous continuez de vous féliciter de cet engagement : n'êtes-vous pas venu à bout de l'infâme despote ? Nous en reparlerons - pardon, vous en reparlerez - dans trois ou cinq ans : deux regrets, trois anathèmes, et quelque glorieux combat à proposer aux populations endormies. On est impatient de découvrir quel nouveau grand homme vous aurez choisi alors.


Vaincre Sarkozy, maintenant
Marc Abéles, anthropologue (EHESS-CNRS), étienne Balibar, philosophe (Paris-X Nanterre), Robert Castel, sociologue (EHESS), Monique Chemillier-Gendreau, professeur de droit (Paris-VII), Yves Duroux, philosophe (ENS-Cachan), Françoise Héritier, anthropologue (Collège de France), Emmanuel Terray, anthropologue (EHESS), Michel Tubiana, avocat.
In Libération le 12 février 2007 http://www.liberation.fr/rebonds/234542.FR.php
Les péripéties de la campagne électorale ­ candidatures projetées ou abandonnées, «petites phrases», polémiques ­ risquent fort de faire oublier l'enjeu principal de l'affrontement. Cet enjeu, quel est-il ? Voici un candidat qui se présente au nom d'une droite nouvelle, et qui représente effectivement une synthèse, inédite en France, entre Thatcher et Berlusconi. Bien entendu, ce candidat multiplie les rideaux de fumée, rend hommage aux «travailleurs», évoque Jaurès et Blum, dont il n'a sans doute jamais lu une ligne, afin d'amuser la galerie.
Mais sitôt qu'il passe aux propositions concrètes, la réalité apparaît. Elles sont toutes marquées du signe du libéralisme économique le plus offensif. Qu'on en juge :
­ bouclier fiscal à 50 %, vidant de toute substance l'impôt sur la fortune ;
­ abolition de l'impôt sur les successions ;
­ démantèlement du Code du travail, par l'institution d'un «contrat unique», inspiré de l'actuel CNE, et aboutissant à priver le salarié de toute sécurité effective pendant les premières années de son embauche ;
­ franchise uniforme sur les dépenses de santé, à la charge des assurés ;
­ limitation du droit de grève, par l'institution d'un référendum obligatoire au bout de huit jours de conflit ;
­ non-renouvellement d'un fonctionnaire sur deux, et notamment d'un enseignant sur deux, avec tous les effets qu'une telle mesure peut produire sur les services concernés.
Si, à ces propositions, on ajoute l'atlantisme agressif affiché par le candidat de l'UMP, on obtient le côté Thatcher. Quant au côté Berlusconi, il se manifeste sous deux aspects :
­ l'utilisation sans vergogne de tous les moyens de l'Etat (préfectures, services de police) à l'appui de sa candidature. Que le ministre de l'Intérieur, chargé d'organiser les élections et de veiller à leur loyauté, soit lui-même candidat, voilà qui nous ramène aux beaux jours du second Empire et de la candidature officielle ;
­ les liens étroits qui unissent le candidat aux dirigeants des grands groupes de l'audiovisuel et de la presse écrite : Bouygues, Lagardère, Dassault, etc. D'où le formidable battage organisé par ces groupes en sa faveur.
Par rapport à ses deux modèles, Thatcher et Berlusconi, le candidat de l'UMP n'apporte que deux touches vraiment originales : d'une part, la multiplication, sous couvert de lutte contre l'insécurité, de textes répressifs instituant un contrôle social de plus en plus étroit sur des catégories de plus en plus nombreuses de la population ; d'autre part l'intensité de l'offensive qu'il mène contre les étrangers ­ non seulement contre les étrangers en situation irrégulière, avec la multiplication des rafles, l'arrestation des enfants dans les écoles, etc. Mais aussi contre les étrangers régulièrement établis sur notre sol, avec la précarisation des titres de séjour et les restrictions draconiennes apportées au droit au mariage et au droit de vivre en famille.
Face à une menace aussi redoutable, la mobilisation de la gauche devrait être générale. Or ce n'est pas ce que l'on observe. On observe d'abord un Parti socialiste qui ne défend que très mollement sa candidate contre le tir de barrage auquel elle est soumise. Tout se passe comme si les «éléphants» éliminés avaient décidé de se retirer du terrain et d'assister en spectateurs à la suite du match. Comportement suicidaire, bien sûr, car ils seront eux aussi entraînés, et pour longtemps, dans une éventuelle défaite...
On observe ensuite une gauche de la gauche représentée par non moins de quatre candidats. Comme il est naturel, chacun d'eux veut arrondir sa petite part du gâteau électoral. Il s'en prend donc beaucoup moins à la droite ­ regardée comme hors d'atteinte ­ qu'à ses concurrents les plus proches ou à la candidate socialiste, dont il espère débaucher quelques électeurs. Démarche ruineuse : car qu'on le veuille ou non, plus on jettera le discrédit sur Ségolène Royal avant le premier tour, moins l'appel in extremis à voter pour elle au second tour aura de chances d'être entendu, et on aura finalement travaillé pour le roi de Prusse, ou plutôt pour l'homme de la place Beauvau.
On observe enfin des intellectuels qui se proclament ­ en vertu de quel mandat ? ­ représentants de leur corporation et qui se disent vexés de ne pas avoir été choisis comme experts ou comme conseillers privilégiés. Du haut de leur vanité froissée, ils se déclarent donc prêts, eux aussi, à se retirer sur l'Aventin, ou flirtent avec tel ou tel candidat plus complaisant à leur égard.
Il faut alors le dire bien haut : face au danger qui nous menace, tous ces comportements sont irresponsables. On peut certainement critiquer Ségolène Royal, rejeter telle ou telle de ses propositions, juger qu'à ce jour son projet est trop imprécis. De fait, qu'il s'agisse du nucléaire iranien, du mur israélien ou de la justice chinoise, chacun(e) d'entre nous est en désaccord avec une ou plusieurs des positions qu'elle a dernièrement prises. Par ailleurs, on peut aussi lui faire crédit de sa détermination, et du caractère innovant de sa démarche. Mais une chose est sûre : aujourd'hui comme hier, la gauche et la droite ne peuvent pas être renvoyées dos à dos, surtout quand la droite est représentée par l'apprenti César de Neuilly.
Si Ségolène Royal l'emporte, à supposer même que rien dans ses projets ne nous donne satisfaction, les conditions de notre lutte resteront ce qu'elles sont aujourd'hui ; nos associations pourront s'exprimer, défendre leur point de vue, poursuivre leur action, mobiliser l'opinion et faire pression sur le futur gouvernement, comme elles l'ont fait dans le passé. Rien à voir avec la chape de plomb médiatique et policière qui s'abattra si par malheur l'actuel ministre de l'Intérieur triomphait : demandons à nos amis italiens de nous dire ce qu'ont été les années Berlusconi...
Car la victoire de Sarkozy, nous savons bien qui en paierait le prix fort : non pas tant les élus socialistes, les militants encartés de l'extrême gauche ou les experts autoproclamés, que, avant tout, les sans-papiers, les demandeurs d'asile, les sans-logis, et l'immense armée des RMistes, des précaires et des travailleurs pauvres, dont la condition s'aggraverait encore, comme elle s'est aggravée en Grande-Bretagne après vingt ans de thatcherisme. C'est en pensant à eux que nous voulons dire fermement : assez de ces petits jeux délétères.
Certains d'entre nous donneront dès le 1er tour leur voix à Ségolène Royal, à la fois pour écarter tout risque de voir se répéter le 21 avril 2002, et pour empêcher que ne se creuse entre elle et Sarkozy un écart qui ne pourrait plus être comblé au second tour ; d'autres donneront la préférence à d'autres candidats. Entre nous, le débat peut et doit être franc et ouvert, à condition de ne jamais oublier que nous nous trouvons dans le même camp, et ce que signifierait le succès du camp adverse. La victoire au second tour se prépare dès aujourd'hui ; elle suppose qu'à l'intérieur de la gauche, la discussion et la critique demeurent fraternelles et préservent les chances du rassemblement final ; elle exige que nos coups soient tous dirigés contre l'adversaire principal.
 
Commenter cet article