123. Au-delà du vitalisme : l’après Bergson.

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

Pour faire un lien avec notre dossier sur Deleuze 230, au-delà de la lecture singulière de Bergson que fait Deleuze, il déclare que ce qui l’intéresse, ce sont les affects et les percepts et non les images, entendues comme représentations du monde. Plus que de nous parler de Bergson, Deleuze expose en fait sa conception de la philosophie. C’est une forme d’intuition et de désinvolture qui le porte là : une saine négligence, une indifférence passionnée propre au créateur. Les percepts ne sont pas des perceptions intérieures, ce sont des paquets de sensations et de relations qui survivent à celui qui les éprouve. Les affects ne sont pas des sentiments, ce sont des devenirs qui débordent celui qui passe par eux (il devient autre) DzP_187. Deleuze cherche au travers des signes à sortir de la représentation tout en assumant un renoncement à interpréter et une impuissance à décrire et à observer DzPS_43. Deleuze met en place une première triade jusqu’à sa collaboration avec Guattari : l’essence (ou idée DzPS_122), le signe et le sens (ou événement DzLS). Il faut bien noter que dans Différence et répétition DzDR, par son travail à même le langage, Deleuze rejettera l’essence pour une certaine conception de l’idée en disant bien que l’idée n’est pas l’essence. Mais n’anticipons pas sur ce qui sera une théorie de l’événement 643 qui viendra se placer en opposition avec les images. Pour ne pas tomber dans le piège de l’objet, dans les rets de la subjectivité DzPS_50, dont le sujet serait « assujetti » à des droits et des devoirs, Deleuze cherche dès lors une nouvelle subjectivité qui tient davantage d’une capacité d’énergie DzRF_217, d’une capacité à être affectée par des signes. Dans les années 80 une seconde triade se dégagera à la relecture de sa collaboration avec Guattari : concept affect et percept. Affect et percept forment là l’ensemble des images-mouvement. En reprenant l’idée deleuzienne que les signes ne sont pas séparables des images DzRF_45, et que l’affect, le percept et le concept sont trois puissances inséparables DzP_187 on pourra se demander par la suite si Deleuze n’envisage pas les concepts comme des signes, qui nous engagent à penser, qui nous mettent dans le tempo intensif de la pensée, selon sa conviction.


La philosophie est un rythme, un tempo qui se tient loin de la révolte et de la résignation, ou comme dirait Schopenhauer loin de la peine et de l’ennui mais proche de la rage NzGM et de la colère qui demeure l’affect à la base des livres de Bergson de son propre aveu et le remède contre le dégoût. La pratique philosophique se situe aussi loin de l’égoïsme et de l’altruisme même si elle y passe comme étapes premières de sa digestion, elle n’en reste pas aux faits proprement humains, pas plus que l’activité de penser n’est véritablement transcendance ou immanence. Comme le disait Michel Tournier à propos des années où il s’occupait quotidiennement de Deleuze : un génie n’est pas viable Entretien avec Bernard Pivot. Ceci est certain, on se met à admirer, on sacrifie son ego pour un autre ego. Plus on parle de génie plus on se coupe des potentialités de participer à ce génie, non le génie qui veut mais celui qui enfanté engendre. D’où l’apparition du génie comme une comète solitaire et incomprise, mais qui n’est qu’une des conséquences du système moral et hiérarchique. Celui-ci admet peu l’autonomie ou l’immoralisme. Les forces conservatrices ont intérêt à personnaliser le génie, à le rendre notable, pour que son démon ne se répande pas. C'est une manière de l'isoler et de le rendre terrifiant plus que terrible. Il ne  faut pas qu'on sache sa manière d'anticiper les problèmes. Ceci amoindrirait l'emprise du principe conservateur de la société — à savoir la morale, hiérarchique et hétéronome. Surtout pas de Gai Savoir ! Restons tristes et engoncés comme des incapables ! C’est à la pensée de savoir sortir de toutes ces déterminations, de s’affranchir de la morale héritée — celle diffusée dans le « troupeau » —, de se faire autonome à mesure qu’elle devient imperceptible à la majorité et à ceux qui fonctionnent avec des modèles préétablis et non avec des outils forgés par eux-mêmes. Par là, la pensée indique son propre tempo et non celui que lui soumet le langage dominant, avec ses mots plats et désincarnés (les grandes notions ou Idées modernes) : ce ne sont que travers de l’« esprit de sérieux » et de l’« esprit de vengeance ». Ce n’est que de cette manière que l’on sortira et du matérialisme et du spiritualisme : le philosophe… pourra toujours hypostasier l’unité de la nature ou, ce qui revient au même, l’unité de la science, dans un être qui ne sera rien puisqu’il ne fera rien, dans un Dieu inefficace… ou dans une Matière éternelle BgEC_198. C’est de cette manière que l’on s’éloignera de l’homme économique et nihiliste, celui qui passe et use et perd sa vie à échapper à l’imminence de la mort. C’est un être fini FcMC_269. Pas plus, nous ne pourrons hypostasier la vie en une puissance unique et nous pouvons le comprendre à partir de Nietzsche. D’autres forces comme le travail, le langage persistent. L’entendement, si communément partagé, n’est pas seul à avoir un langage, il demeure une sorte de langage porteur d’intuitions et de fulgurances, autonome par rapport à l’entendement : les déterminations de l’espace et les catégories de l’entendement étant calquées les unes sur les autres BgEC_258, elles appartiennent à une strate du savoir et à une époque. On veut toujours réduire le travail à de la production, le langage à de la communication mais surtout la vie à des organisations. C’est de là qu’émergent les signes porteurs de nouveauté et plus encore de ce qui ne plie pas, et non de ces affaires bruyantes que l’on réduit trop vite à des événements 643 qui arrivent sans fracas et sont l’exprimé de ces signes. Ce sont ces rares énoncés qui font événement et bousculent les préconceptions et les habitudes de la pensée, qui sont comme de nouveaux frayages qui dépassent les réductions.

 

Réduire la vie au vivant, aux organisations, c’est ce que ne manque pas de faire Bergson en posant la ligne de démarcation entre l’inerte et le vivant BgEC_199 (animaux et végétaux). Le vivant en question est organisé et non anorganique. Cette distinction pose certes les limites de la pensée leibnizienne ou physicienne quand elle  essaie d’étendre le domaine de validité des lois physiques au vivant et notamment le principe de raison suffisante. Mais la vie se rapprocherait plus de la durée que du vivant. La durée chez Bergson porte le discours dominant du spiritualisme et du vitalisme comme pensée de la Mémoire pure ou du Dieu-durée. On peut percevoir, à l’instar de Deleuze, cette durée par moments comme trop hégémonique si on ne voit pas l’incompatibilité assumée que Bergson met dans ses conceptions successives de cette même durée. Ce n’est pas que la pensée autonome vaille pour tout mais elle vaut irréductiblement pour elle-même, comme toute tendance qui accentue ses traits. Toute pensée autonome vaut par elle-même et n’est pas comprise par les cultures de moins haute définition. Elle est le fruit d’une capacité ou d’une puissance collective. Cette tendance à accentuer ses propres traits se retrouve dans tout groupe. Ces groupes ou minorités fonctionnent, tels des meutes sur le mode de l’unanimité ou sinon se dispersent. Cette capacité, cette aptitude à un plus grand nombre de choses se tient loin des opinions autoritaires et du pouvoir de l’opinion majoritaire, si tant est que celle-ci existe autrement que par une réaction viscérale. Ces questions de groupe ont été reprises à la suite de Bergson par Deleuze et Guattari. Repartant du groupe-sujet dont l'archétype sartrien serait le lynchage, ils ont confondu les devenirs minoritaires avec les minorités, c’est-à-dire la métaphysique qui tente de subvertir l’histoire avec les autonomies culturelles. C’est par cette assimilation que la puissance comme simple capacité à faire les choses se trouverait mêlée à la philosophie et au final jugée par Dieu ou par l’« être », suivant qu’un prêtre ou un philosophe s’en mêle. C’est pourtant dans ces minorités aujourd’hui dispersées, c’est-à-dire constituées de forts NzGM°III,18, que se jouent les mutations et les transmutations irrémédiables : c’est le thème de la serre de création où se jouent les grandes transmutations et transvaluations. Cela est déjà arrivé avec les cités grecques et l’hellénisme mais aussi bien avec internet pour la zone démilitarisée de l'université de Berkeley. Si la puissance est la capacité de faire et non la possibilité de décider pour les autres, voire de les réprimer et les châtier si ces derniers sont en défection. Tel était jusque là le cadre chrétien de notre civilisation. Toutes les citations éparses qui peuplent ce triple volume n’ont de but que d’indiquer à quel point d’autres ont fait ce parcours qui mène à l’autonomie, à la constitution de leur propre façon de penser. Si Bergson renvoyait souvent dos à dos les grands courants de pensée comme spiritualisme et le matérialisme ; au final son cœur penchait toujours pour un spiritualisme organique et vitaliste, tel est le jeu bien connu du miroir ou du choix, qui se fait au final par inertie. Il faut dépasser tout cela, se porter à l’horizon qui est au-delà des conflits. Ni spiritualisme, ni matérialisme, ni vitalisme. Pas plus, il ne faut se donner un mouvement avant de le voir naître, pas plus, il faut insister sur les postures qui retiennent le « fil » intense de l’existence.  Dans le monde classique des représentations (mondanité 412d), ce parcours se retourne bien souvent, via le ressentiment, en esprit de vengeance en souhaite cadrer tout ce qui ne rentre pas dans les genres et dans les catégories de l’entendement : l’hétérogène. On pourrait dire ici l’« autogène », c’est-à-dire l'autonome qui consent délibérément à une relation qui agence autrement les acquis « innés » de la naissance et de la lignée. Ni esprit, ni matière, ni postures qui fixent l’existence sur une téléologie comme l’ont fait Spinoza puis Nietzsche. Ces butées 211 antiques et classiques ne sont que des marques de perte de cadence quant à l’activité et d’énergie qui pour les métaphysiciens constituent toujours le Dehors de leur pensée. Considérons simplement la pensée comme compréhension et transmutation de l’existence plutôt qu’une connaissance de soi ou une adhésion à quelque idée. C’est là que se forgent les surprises de la pensée et la butée sur la dimension inéluctable de la vie. Ces dimensions s’alimentent les unes et les autres, tantôt tragiques, tantôt complexes… sitôt autrement. Il ne reste de l’esprit qu’une audace littérale, celle qui recoupe et délire sur les textes qui portent une véritable création, et non plus une audace raisonnée par l’Église et l’État. L'imprimerie fit tomber l’Église catholique et internet fera tomber l’État. La vie peut très bien être comédienne dès lors qu’elle continue de porter des textes, ceux-ci produisant des mutations assez rares que l’on peut relever comme des énoncés. Ce sont les énoncés qui chassent les anciennes valeurs.

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