336. L’autonomie résulte d’une capacité : le capable n’est ni possible ni réel.

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

Renversons les valeurs : Toute capacité résulte d’une organisation heureuse,
toute autonomie résulte d’une capacité
. Nietzsche NzVP°I,248.

 

Le capable n’est ni possible ni réel — Le problème de la capacité se retrouve dans toute la philosophie contemporaine, comme nous avons essayé de le montrer avec Nietzsche, comme nous pouvons le lire de manière récurrente dans les Dialogues de Deleuze et Parnet ou dans tout le questionnement politique de Cornelius Castoriadis. Après avoir posé les termes d’une  collaboration, on va pouvoir s’étendre sur ce qui vient s’intercaler entre le possible et le réel : le concept de capacité. Déjà Heidegger le formulait ainsi : L’homme sait penser en tant qu’il en a la possibilité mais ce possible ne garantit pas que nous en soyons capables HdgAP.  Certains philosophes estimeront que ce qui est logiquement énonçable est possiblement réel, mais ils n’auront recours à aucune capacité pour mettre en œuvre ce qui est avancé. C’est un discours sans efficience qui, de ce fait, a recours bien souvent au divin. Sur ce point, un penseur comme Badiou a un avantage dans le concept de sujet qu’il a mis en place. Le sujet est en réalité une subjectivité restreinte 314/335b ou une capacité homonome 334a. On peut parler de capacité restreinte car, d’une part, les effets de pensée du sujet ne devraient être que philosophiques et parce que, d’autre part, Badiou lui-même dans sa recherche d’un principe éthique de liberté est obligé de se restreindre pour ne pas courir au désastre. Badiou procède à l’envers remontant de l’hypothèse qu’il y a du Même et de l’Autre par exemple jusqu’au principe qui est anhypothétique et reste à définir. Si la capacité homonome (sujet) s’attache aux vérités éternelles, la capacité autonome quant à elle s’attache à ce qui a de l’importance. On peut penser à la question du goût chez Nietzsche, qui a à voir avec l’intuition.

 

Le possible et le réel (l’être) sont des déterminations hétéronomes, c’est-à-dire hiérarchiques ou représentatives. Le capable est d’un autre ordre ; la formule Par delà le bien et le mal peut le désigner. Dans ce cas on désigne une capacité autonome. Il existe une capacité homonome qui reconnaît une vérité, une capacité hétéronome apte au profit et au bonheur moral (formes de récompenses de la société hétéronome), toutes trois sont admises dans le capable, toutes trois sont aussi admises par l’éternel retour : « Vis de telle sorte que tu doives souhaiter de revivre, c’est le devoir — car tu revivras, en tout cas ! Celui dont l’effort est la joie suprême, qu’il s’efforce ! Celui qui aime avant tout le repos, qu’il se repose ! Celui qui aime avant tout se soumettre, obéir et suivre, qu’il obéisse ! Mais qu’il sache bien où va sa préférence et qu’il ne recule devant aucun moyen ! Il y va de l’éternité ! » NzVP4°244. Ce « aucun moyen » est consenti à être en capacité, dans le régime que notre trajet de vie nous a imparti. On peut faire un recoupement avec le fractionnement qui s’opère dans toute situation : être parmi les dominants, les dominés, les souffre-douleur, les autonomes, ce qui donne en langage nietzschéen respectivement des « médiocres »  (qu’on retrouve chez les hommes supérieurs), des « humbles », des affligés par leur passé (les opprimés qui parfois sont des criminels immoraux) et enfin des affranchis (c’est-à-dire les créateurs). Le capable n’est ni le possible (« logiquement » pensé), ni le réel (désigné), ni même l’intenable des situations d’oppression. L’une des dimensions du capable, en tant que capacité autonome, réclame un changement d’appréhension pour se tourner vers le sens de la Terre 822. Par changement d’appréhension on peut entendre ce que Spinoza appelle la réforme de l’entendement. L’intelligible et le changement d’appréhension par rapport à celui-ci posent la question du réel. Le réel en question n’est plus l’intelligible mais l’appréhendable ou pour être moins équivoque la compréhension ne se fait plus par dissection, par coupure mais par nuance, par accointances (Quine ou Rorty), par sympathie (Bergson) ou par adéquation (Spinoza). L’appréhendable vise un nombre plus large de distinctions qui sont aussi plus précises que celles fournies par l’intelligible (genres homologues). En effet, ce que l’on désigne sous le terme d’intelligible n’est pas forcément tout ce qui peut être appréhendé, pensons aux affects actifs que Deleuze désigne aussi sous l’expression (non)-être de l’image DzIM ou encore à ce non-être comme être du problématique DzLS_148. C’est que la distinction logique entre être et non-être n’est pas assez fine, il y a plus d’être que de non-être ou, pour expliciter l’ineptie de cette distinction, la différence entre sapins et non-sapins n’a que peut d’intérêt. Ceux qui font cette distinction sont souvent obligés de se restreindre pour éviter un désastre de la pensée : l’aggravation de l’esprit de sérieux. Cette forme de capacité restreinte est sujet à la réflexion et perpétue ce que l’on nomme depuis Descartes la subjectivité 711.

 

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