412c. L’esprit de direction.

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

L’esprit comme ce qui est au-delà de la conscience appartient à la sphère de la direction : « l’agir-dans-cette-direction », aller là où personne ne va. Il s’agit d’agir non plus en fonction d’un but, d’une fin utile « l’agir-en-visant-ce but », mais  avec une certaine dimension. Ce n’est plus une affaire de pilotage ou de gouvernement, mais de direction qui permet d’atteindre une dimension irréductible. Gérer les affaires, c’est faire que tôt au tard l’énergie s’épuise. Pousser au rebond par une sorte de puissance d’arrachement, ce n’est que cela la direction. Cette puissance d’arrachement on la retouve chez Nietzsche quand il parle de son pathos de la distance, c’est-à-dire un goût pour le noble ou ce qui lui paraît aristocratique. Cette nouvelle dimension, les philosophes l’ont réduite à un art de vivre, une discipline d’ascèse proche de l’exercice, mais qui n’y correspond pas exactement. Le processus de subjectivation, le nom contemporain qu’on lui donne, doit toujours se doubler d’un processus de dépersonnalisation, qui n’est pas une communion shamanique avec la nature mais un goût certain pour se laisser traverser par les forces et les flux  d’énergie et s’en saisir. On pourrait parler de destin semi-divin, la question est bien là, exercer son énergie sur les forces sans honte ni haine. Là est cette autre dimension. On a souvent recouvert celle-ci de vocables comme : « éternel », « mystique » ou « divin ». Pourtant cette dimension festive n’est autre que la dimension terrible de l’homme. Cet homme ne plie pas et n’éprouve ni haine ni honte à la différence de la dimension métaphysique de l’homme bon 518d/715 et de la dimension tragique de l’homme nouveau. Autre exemple, l’« innocence du devenir », qualifiait l’approche tragique selon laquelle il n’y a plus de but. En faisant le constat nihiliste qu’il n’y a plus de but et que l’homme supérieur se considère comme le dernier dans sa lassitude, Nietzsche assigne comme direction, le dépassement de l’homme : le surhomme.


La direction. Nous donnons ici deux citations des Fragments Posthumes de Nietzsche traitant de la « direction » mais se relativisant l'une par l'autre. La confiance stupide dans le cours des choses (vers le « mieux ») ... la croyance qu'il suffit que chacun fasse selon son devoir pour que tout aille bien — tout ceci n'a de sens que si l'on admet une direction des choses sub specie boni. 10[7] ... que l'on ne se méprenne pas sur le rôle de la « conscience » ; c'est notre relation avec le « monde extérieur » qui l'a développée. En revanche la direction, soit la surveillance et la prévoyance eu égard au jeu synthétique des fonctions corporelles, ne parvient pas à notre conscience ; pas plus que l'emmagasinement intellectuel : qu'il existe pour cela, une instance suprême on ne saurait en douter [...] « Plaisir », « déplaisir » sont autant de signes venus de cette sphère. 11[145]


Dans la direction, il y aura toujours une image de la navigation : l’image du pilote qui maintient sur l'océan un certain cap, « encore n’y a-t-il pas toujours de pilote et de force directrice » NzGS°360. Ceci fonctionnait idéalement, tant que la Terre et le savoir étaient morcelés, que chaque peuplade tendait à l’invasion, mais une fois que l’on sait que la Terre a une taille finie et qu’on peut la parcourir sans limite. La question n’est plus celle de la direction, mais celle des conséquences de cette dimension à la fois finie et illimitée qui se retrouve tant en physique le monde sans borne d’Einstein et Hawking qu’en éthique de l’existence avec l’éternel retour de Nietzsche. Fini le jeu réactif, la direction dans la perspective du Bien, la surveillance et son pendant, la prévoyance, propre à la gouvernance ne suffisent pas. On aura beau répandre, par redondance médiatique, le discours dominant et assigner des buts à chacun, c’est avant tout  un système de dominants qui se perpétue et qui finit par étouffer sous ses propres crises les dominés et les souffre-douleur 326a. Là surgit la véritable société incestueuse qui étouffe au lieu d’élever ce qu’elle enfante. Quant à la dimension, si elle est un chiffre elle est symbolique et métaphysique, si elle est l’envergure 726 d’une action, d’une œuvre ou d’un parcours d’existence, elle est métabolique sans pour autant chercher l’essor. Par là, la dimension affective indique une direction. Ce qu’on retrouvera avec la fougue 428.

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