536. Quels rapports entre la pensée et la vie ?

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

Des différentes définitions de l’existence en rapport avec la pensée, on peut les rassembler en « deux types fondamentaux » NzBM°260 : vivre c’est défaillir ou vivre c’est être capable. Ce sont deux registres et deux perspectives très différentes. Vivre consiste donc à se reproduire soit de manière spirituelle, par disciples, soit de manière séminale, par enfants. Dans les deux cas il y a génération, avec cette nuance première, que la génération spirituelle est celle d’une décadence, c’est-à-dire d’une corruption de l’élan. Il s’agit de montrer que c’est l’esprit qui entre en défaillance KtEMT Gebrechen KtVKK et que celui-ci nécessite tout un appareillage ou un échafaudage comme le qualifie Pierre Hadot 402. Si l’on s’en tient à Kant, les défaillances du pouvoir de connaître peuvent être nommées « maladies de la tête » KtEMT_73. Au-delà de ces deux perspectives sur ce qu’est vivre, certains apportent un corrélat : c’est la vie.

 

Toute pensée qui découle de la « vie » pose proprement que la vie n’est pas l’existence plus ou moins organique, elle est de ce fait vitaliste, on pensera à Bergson, à Nietzsche, à Canguilhem, à Deleuze mais aussi à Badiou qui fait la distinction et se réclame proprement de Deleuze BdTS/BdDE  même s’il cherche la vie bonne. La « vie » est en somme le boson de Higgs de la philosophie des années 1872-2006, son corrélat majeur, qui explique les divergences entre spiritualistes et matérialistes, entre idéalistes et réalistes. Sauf que règne à présent une profonde confusion où ceux qui se prétendent d’un bord sont aussi de l’autre, cela est propre à la « Vie », qui requiert en tant qu’idée des distinctions. À expliciter les rapports entre vie et pensée, on peut prendre l’éthique de Deleuze. Le schéma est simple : il y a trois dimensions primordiales : la pensée, la bêtise et la vie. La métaphysique deleuzienne noue ces différents domaines. En tant qu’affirmation, la pensée ne s’oppose pas à la vie, c’est la bêtise qui veut le lui faire croire, pour mieux s’arroger ses privilèges. La bêtise, comme impossibilité qui pousse à la création, vient s’immiscer entre la vie et la pensée. Elle les empêche de coexister en un enrichissement perpétuel. Dans ce schéma d’une grande simplicité entre la vie, la pensée et la bêtise comme impossibilité pour la pensée, il y a une grande complicité entre la vie et la pensée. En fait il n’y a qu’un terme, la Vie, qui comprend la pensée mais inversement aussi qui n ‘est comprise que par la pensée. Non pas que la vie soit dans la pensée SP_23. Et Deleuze de rappeler le leitmotiv de Nietzsche : nuire à la bêtise. Pour Deleuze une pensée de la vie est contre la bêtise comme la bêtise est contre la vie cf. DzD_32. Il y a bien une philosophie de la « vie  : elle consiste précisément à dénoncer tout ce qui nous sépare de la vie, toutes ces valeurs transcendantes tournées contre la vie… Ce qui empoisonne la vie, c’est la haine y compris la haine retournée contre soi, la culpabilité… la honte DzP_39. À la haine et à la honte cf. DzP_11, DzSP_22, se substituent non l’espoir et non la foi, mais la joie et la confiance en la Terre DzP_239. Bref, il s’agit bien de libérer la vie de ce qui l’emprisonne DzP_196. Vie non organique, c’est-à-dire idéelle, abstraite : ce qui permet à Deleuze de dire en idéaliste ce n’est pas la vie qui meurt ce sont les organismes qui meurent, pas la vie DzP_196.  C’est que cette vie n’existe pas, qu’elle ne vit pas. Alors si exister c’est différer, comment se fait-il que la vie devienne résistance ? La pensée de Deleuze est conditionnée par les événements et par les circonstances, plus qu’elle ne génère d’événements ou n’a de prise sur les circonstances. Elle permet de réembrayer sans cesse. Alors quand l’énergie dionysiaque ou démonique manque, elle laisse la place à des temps crépusculaires et la puissance d’oubli ou plutôt de sélection des souvenirs n’opère plus. Cela s’est passé plusieurs fois dans l’histoire en particulier avec les dictatures fascistes qui ont surgi à la suite des guerres dévastatrices, quand celles-ci ont emporté les forces vives et laissé la mémoire des morts et des blessés. Cela s’est passé aussi avec la civilisation minoenne, en Crète, dont la fin a certainement inspiré le mythe de l’Atlantide — la civilisation engloutie. La science de nos jours, rapporte ainsi le mythe : un tsunami créé par l’éruption du volcan de Santorin ravagea Cnossos en -1400, ne laissant subsister qu’un tiers de la population. Les  Minoens ont été alors envahis par les Achéens puis par les Doriens. Ce sont ces derniers qui ont fait le constat de la morbidité de cette civilisation devenue anthropophage — civilisation de survivants qui avait perdu une grosse part de sa population. On peut voir là la mémoire des disparus qui hantent et qui ont hanté toute la philosophie anthropophagique et inhibée dans son action. De là les idées occidentales, dont la pensée philosophique a exploré jusqu’à présent deux variétés : les idées soumises au Bien et les Idées régressant jusqu’au concept — la question du Bien empêchant abstraitement depuis Platon qu’il y ait une idée de l’idée. La question revient du « Dehors ». Comment se fait-il que la pensée soit toute passée par ces deux types d’idées, par les idées transcendantes ou « en général » et les idées immanentes ou « déjà engagées » ?

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