615. De l’impossible définition de ce qui n’adviendra pas : l’égalité.

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

C’est toujours un personnage animé d’un fort sentiment de supériorité qui se permet d’énoncer l’égalité, les plus fameux représentants de ce travers étant Rousseau ou Marx. Croire à l’égalité ou la poser, c’est au fond s’illusionner pour mieux se donner prétexte à s’écarter des faits et interpréter le monde à sa guise. Badiou, plus proche des « allergiques » que des « accointants » dans la dialectique qu’en fait Platon, recouvre d’un terme sa pensée politique. C’est la notion d’égalité. On peut se demander ce qu’il entend par là, surtout qu’il le tient pour un terme vide mais qu’il suggère par ailleurs qu’il faut le faire tourner pour voir — en sophiste et en idéologue élevé à bonne école — les effets qu’il peut produire. Une philosophie, qui suscite des malentendus et des équivoques, est menacée par le désastre ou le « crépusculaire ». Il y a en fait un très grand décalage entre le sens que tout un chacun prête au terme égalité et l’indétermination — absence de sens, volonté de ne pas définir le terme — dans laquelle Badiou maintient l’égalité. On peut dire qu’avec Badiou l’égalité n’adviendra jamais ; il se la réserve comme un jugement de satisfaction mathématique, qu’il détient en propre. Ce que l’on attend n’advient pas dans l’histoire et ce qui advient, c’est l’imprévu voir l’inéluctable. Badiou reprend, au passage, la formule à Jacques Rancière, autre ancien althussérien comme lui : l'égalité n'est jamais le but, elle est le principe. Elle ne s'obtient pas elle se déclare. Et on peut appeler "politique" les conséquences dans le monde de cette déclaration BdLM_585. Il faut noter tout d’abord que par manque de rigueur Badiou nomme principe, ce qui est une hypothèse de départ, car lui-même le sait : une axiomatique ne peut commencer par son principe mais par une hypothèse — l’axiome. Autant le dire l’égalité est et demeurera toujours une idée, c’est-à-dire la substantivation d’une illusion et non pas un principe : celle qui fait croire par confort que deux termes sont égaux ou s’équivalent. Ce genre d’approche fait de l’égalité une insistance qui n’adviendra jamais mais dont on pourra toujours discourir. Si le terme est un mot creux (flatus vocis), on peut donner une autre définition de l’égalité que celle deleuzienne en posant une égalité ésotérique* pour initiés. Pour ces quelques-uns devenus pairs, l’égalité, ou plutôt la parité, advient quand un maître extirpe un disciple du groupe de ses auditeurs et il s’en suit une relation plus ou moins affective de transfert où chacun apprend de l’autre. Quant au groupe et à la horde des auditeurs, le maître a réussi à les réprimer et a empêché par là leurs mutations. Par ailleurs il n’y a pas pour ces quelques-uns de définition exotérique puisque tout l’attrait de la chose est de produire un terme suffisamment vague pour que chacun y projette ses souhaits : c’est même l’une des attentes de Badiou qui dit combien le terme est vide mais combien il faut le faire tournoyer pour voir les effets qu’il produit. Laissons au lecteur le soin et le temps de retrouver ce passage éloquent au début d’un ouvrage de Badiou.. En ce qui concerne le signe et non le terme voir par exemple BdAM_31. Démarche hautement sophistique qu’il a apprise de ses maîtres Lacan et Althusser dans le haras de la République. Chaque flatus vocis relève plus de l’éternuement que du toussotement, aussi devrait-t-on dire après chacun d’eux : À vos souhaits ! Pour parler de l’égalité sans avoir à la définir et par là à en trahir l’idée ou plutôt la belle erreur, une erreur n’étant pas un drame, Badiou part au fond de la formule révolutionnaire : « Liberté, Egalité, Fraternité ». Il voit dans la liberté et la fraternité pour l’immédiate politique qu’il veut mener deux impasses car ces termes sont selon lui trop chargés de sens. La fraternité ayant un arrière fond communautaire, prenons la liberté. La liberté apparaît soit comme un concept qui n'a pas de valeur immédiate de saisie, parce qu'il est captif du libéralisme, de la doctrine des libertés parlementaires et commerciales, c'est un vocable entièrement investit par l'opinion BdC_247, soit comme étant issue d’une pratique politique bien particulière que l’on peut nommer politique réelle ou restreinte. Seule une politique qui peut être nommée, en philosophie, politique égalitaire, autorise qu'on tourne vers l'éternel le temps contemporain où cette politique procède. ... Ce qui est philosophiquement sous le concept d'égalité est que la destination de la politique, quand la philosophie la saisit pour l'exposer à l'éternité, n'est pas la différence ni la souveraineté, mais l'autorité du Même BdC_248. Nous n’expliciterons pas mais le Même participe d’une dialectique qui exclut l’Autre, d’une dialectique qui se refuse à être celle du Même et de l’Autre comme le fut quelque part le nazisme. Citons que Le nazisme est le paroxysme criminel de la dialectique du même et de l'autre BdC_249. Il est intéressant de voir que Badiou rejette du côté du matérialisme démocratique qu’il abhorre, une définition de l’égalité plus dynamique cette fois et qui consiste à dire que l’égalité revient à ce que chacun ne soit pas séparé de ce qu’il peut — ce qui est la définition deleuzienne —, chacun faisant en fonction de ses propres capacités et de ses  propres dispositions : « on est libre si nul langage (ou signifiant) ne vient interdire aux corps individuels qui en sont marqués de déployer leurs capacités propres ». Etre libre BdAM_23 consiste pour Badiou en « l’incorporation à une vérité » qui nous transit mais l’incorporation de cette idée ou de cette vérité est tout autant une erreur que l’incorporation d’une autre hypothèse comme l’égalité. Mais l’idée est bien qu’on se la rentre dans le crâne et qu’ensuite on lui donne tous les atours d’une vérité en oubliant là tout esprit critique, tout acharnement à suivre sa propre voie. Même si l’égalité est un mode d’apaisement des rapports entre individus permettant de mettre fin aux petites jalousies, jamais l’égalité de Badiou, ne prendra en compte le talent ou le génie comme pouvait le faire Proudhon. L’égalité de Badiou est avant tout une « égalité du pauvre » à la manière de Proudhon critiquant Marx ou une égalité du jaloux qui veut avoir autant que l’autre. Peut-être un jour saura-t-on penser autrement que par idées ou peut-être l’a-t-on déjà fait. Pourra-t-on en finir avec l’idéalisme ? En attendant, à l’instar de Rousseau ou de Marx, épigones de l’idéalisme, il faut savoir que la hiérarchie morale et symbolique demeure car celui qui pose l’égalité est au fond animé d’un esprit de supériorité : lui seul sait voir l’égalité contrairement à ceux qu’il égalise et à qui il impose l‘égalité pour ne pas l’avoir vue avant lui. L’égalité aura toujours ses tenants et même ses apparatchiks dont il faut soigner la progéniture pour qu’ils puissent se reproduire. Il est si facile de verser dans l’idéalisme plutôt que de penser par soi-même. On pourra toujours avoir cette vision de la démocratie comme ajustement improbable de la liberté et de l’égalité. Mais si l’on garde tant d’admiration pour le modèle que l’on s’est reconstitué de la démocratie athénienne, on oublie certainement que son apogée résulte entre autre de la forte relation qu’entretenaient Périclès et Anaxagore. Mais que l’on ne se trompe pas, cette démocratie a un prix, son impérialisme : Athènes a asservi ses alliés et, rapatriant le trésor de Délos, y a puisé les richesses nécessaires à entretenir les classes ambitieuses. Mais sans cela aurait-on eu Socrate-Platon-Aristote qui n’ont fait en somme que constater le déclin d’Athènes et avec elle de l’hellénisme ? On peut même se dire que toute la vision du philosophe éclairant le tyran chez Platon est née d’une envie de reproduire la réussite de Périclès et d’Anaxagore. Pour en revenir à Badiou, entre la liberté et l’égalité, la balance penche du côté de l’égalité, d’une égalité soutenue par une instance où demeure la figure très appréciée de Badiou à savoir lui-même ou par substitution le juge. Car le juge dans une posture retournée à l’endroit sait aussi voir la liberté comme absolue — ce qui n’est pas encore avoué au stade où nous en sommes — et dévoile la tension entre égalité et liberté propre à sa métaphysique idéalisante mais incapable.


Terreur. On dira : la terreur ! On connaît la terreur en politique. Il existe aussi bien une terreur du mathème ... La dialectique matérialiste assumera sans joie particulière que jusqu'à présent aucun sujet politique ne soit parvenu à l'éternité de la vérité qu'il déplie sans des moments de terreur Comme le dit Saint-Just : "Que veulent ceux qui ne veulent ni la Vertu ni la Terreur ?" Sa réponse est connue : ils veulent la corruption — autre nom de la défaite du sujet BdLM_98.

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