725. Qui n’active effort et volonté, s’étiole.

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

Quelque part à travers la morale du prochain et l'attention à autrui, tout ce qui est de l'ordre de l'énergie est nié. La compassion pour ce qui est faible n’est pas l’amour du lointain. S'attrister du malheur d'autrui empêche de s'égayer de son propre destin. Il faut une force d’indifférence pour ne pas nier comme Achille le dynamisme, tétanisé qu’il est face à cette idée saugrenue que l'« être » du mouvement serait d'« être » infini. C'est toute l'énergie et l'effervescence que l'on a rejetées, énergie dont sont capables ceux qui s’exercent et s’activent. Autrui est la plus grande négation du combat et de l’exercice qui soit. Chaque combat a son adversaire propre, chaque activité ou chaque métier a son exercer propre 521. Il ne s’agit pas d’expérimenter la nouveauté propre à un système « multilinéaire » ou « ouvert » mais d’abandonner la dimension universelle du discours pour celle de l’action. Pour cela il faut se séparer du concept trop général d'autrui qui par une trop grande dignité empêche les rencontres et limite les heurts. Il ne s’agit plus de traiter de manière égalitaire ce qui nous arrive dans les jambes. Il faut précisément aller du côté où les valeurs sont détestées, sont calomniées, vers l'immoral, le non-médiatique : s’exercer à repérer les distinctions entre le spectaculaire et l’empirique. Rejeter les modèles — et donc autrui — qui nous font manquer la rencontre imprévisible ou notre capacité à nous exercer dans tant d’activités. C'est cela affirmer l’imprévisible de notre vitalité, qui dès lors n’est plus intérieure pour œuvrer et produire des résultats. Il est aisé de rappeler avec la formule de Rimbaud « je est un autre », combien la conscience d’autrui est avant tout l’incorporation en soi de ce qui nous est extérieur. Or la subjectivité 711, le « je dissous », le « moi fêlé », le caractère capricieux, la résistance ultime n’est pas exactement la personnalité qui s’appuie avant tout sur une physiologie pour en libérer une énergie et des perspectives audacieuses. Transformer ses déviances en tendances marque encore le passage d’une minorité à une majorité. Souligner les exceptions à la règle, les erreurs au vrai, pour en faire de nouvelles règles, de nouvelles vérités, c’est encore vouloir reproduire le modèle. Mais être négligent ou indifférent 936, c’est déjà basculer au Dehors. L’esquive et la fuite tout autant que l’exercer et le combat, ne relèvent pas d’une morale d’autrui, mais partent bien d’une indifférence, d’une négligence vis-à-vis de cet instinct grégaire : écart, manière de se départir d’autrui quitte à heurter ou à éperonner. C’est bien là qu’on réveille les corps dociles et endormis et que l’on jette l’« âme » dans l’effroi.


Les contradictions sont toujours apparentes par rapport à un modèle platonique. Vouloir une vie riche par-delà les contradictions, ce n’est pas revenir éternellement à la même chose mais vouloir revivre les mêmes choses tout en sachant que l’imprévisible débordement de vie ne nous le permet pas. Ce n’est pas qu’il y ait une flèche du temps, mais tout simplement qu’il n’y a pas d’opérations pour revenir en arrière. C’est admettre un destin sans borne et pourtant fini — contingent diraient certains philosophes. Ce destin porte l’impact de l’imprévisible. Ce destin porte dès lors la marque du fini-illimité 331. C’est alors ne suivre qu'une seule promesse, par exemple celle de revivre sans cesse les midis et les acmés de l'existence, de comprendre que la douleur pousse aussi à se libérer des fardeaux et du confort des préjugés parce que telle est notre capacité, telle est notre envie : pratiquer, exercer, combattre et au final activer. C'est cette envie d’exercer qui relance l’entrain. Exercer, Combattre plutôt que créer ou même fonder, telle est notre optique. Concevoir différemment les choses toujours du point de vue de leur exercer plutôt que d'en chercher sans arrêt l'origine, c'est-à-dire cette source avec laquelle on ne parvient pas à renouer parce qu’il n’y a pas d’opération pour revenir en arrière. Il faut simplement aller de l’avant. Ce n’est même pas une question d’énergie ou d’inertie : jamais on ne peut annuler ce qui s’accumule, ce qui se dépense, ce qui détruit. Au fond il n'y a que deux maîtres-mots, effort et volonté. C'est ce à quoi en appelle toute philosophie sinon elle n'est que calomnie et déchéance ; concentration et rigueur dirait Bergson BgES et BgPM. Mais par cet appel à la seule activité, elle se fait morale. On ne peut en rester là, ni être las.  Un apport récent, montre que la société capitaliste SerPP_54-55 avec son paradigme de la concentration — comme celle des camps et du nucléaire comme concentration de l’énergie au mètre carré — tombe en désuétude avec internet et les réseaux acentrés de communication. Même la question de la concentration pour la remémoration des souvenirs comme forme de « vérité » ou de dévoilement hors de l’oubli s’en trouve modifiée et devient archaïque SerPP_27-28, comme appartenant à l’ère classique et non quantique qui va de l’apparition de l’imprimerie à celle d’internet. Attention il ne s’agit pas de produire une tête « bien pleine » mais une tête « bien faite » plus créatrice du fait de l’externalisation de la mémoire et du savoir. Il y a une diffusion démultipliée 817 du savoir qui ne passe plus par le modèle éditorial du livre et étatique de la bibliothèque mais par sa computation via internet. Quant à la question de la rigueur logique du raisonnement, elle aussi est mise à nu.  La rigueur masque mal la binarité qui la sous-tend même si elle est intriquée comme pour la durée sous la forme qualité qui s’indexe sur une quantité, toujours divisible entre cette même qualité et une autre quantité.


Très vite on s’aperçoit qu’il n’y a pas de volonté « au fond ». De même l’offre apparaît vide en rapport avec les demandes issues de l’intime 530. Il y a avant tout de l’entrain, des « je veux », ce que l’on ramène à de la demande. Ceux qui ont combattu avant nous ont dégagé des domaines inexplorés et nous permettent à présent d’exercer nos propres capacités. Nous n’avons pas su trouver de nom à ce qui est de l’ordre de notre nature intime et qui échappe aux rôles tenus en société autre que le nom de vie ou peut-être avec Nietzsche et Bergson l’expression de « moi profond » — cette contingence radicale comme la nomme Merleau-Ponty. C'est qu'il faut passer du délire de la perception et de l’imagination à la réalité de l’épreuve. Il faut savoir abandonner l'idée d'une « autonomie » individuelle pour l’exercice de sa propre puissance. La volonté est alors tournée vers cette puissance, vouloir qu'elle revienne sans cesse mais toujours différemment et ainsi introduire une certaine complexité. Non pas vouloir dominer ou maîtriser les choses, avec pouvoir ou surplomb, au travers de modèles ineptes qui ne sont là que pour rassurer les moins sereins. Assumer les risques, le fait d'être incompris et non reconnu dans ce que l'on fait. Traverser les souffrances pour mieux affirmer les joies intenses qui nous portent, les jubilations, c'est cela une vie immorale et tragique. Immorale parce qu'elle a rompu avec la quête de reconnaissance d’autrui, avec les codes de ce qui est admis à une époque et avec les signes de réussite comme autant d’honneurs. Tragique parce qu'elle chante l’audace et les risques qui l’accompagnent : le chant du bouc. Il n'y a rien d’étonnant à ne rien envier aux Grecs, il n'y a rien de surprenant à se dire que nous vivons une époque merveilleuse dès lors que chacun sait faire fi des passions tristes que le pouvoir nous renvoient à travers les médias. Longtemps le pouvoir fut coercitif, il tente désormais de maîtriser tout ce qui est vivant ou tout ce qui est enclin à s’échanger de l’information. Il ne s’agit pas de discipliner, mais de contrôler cette information. Ce ne serait là qu’une basse définition de la vie, de l’existence.

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