La Philosophie à Paris

731. Le genre vernaculaire comme système de répartition sociale.

21 Février 2013, 23:00pm

Publié par Anthony Le Cazals

Les sociétés précapitalistes sont fondées sur le genre » ; les sociétés capitalistes sur le sexe, nous dit Ivan Illich à la page 115 de son livre sur le genre vernaculaire IllGV_115. C’est pourquoi l’on peut dire qu’il y a, chez lui, d’une part le règne du genre (concret dans les agencements, abstrait dans la pensée), dans lequel la maisonnée (domus chez les romains ou hostal chez les occitans) obtient sa subsistance grâce à une répartition des tâches accomplies par deux couples de mains non interchangeables, et d’autre part le régime de l’économie industrielle dans laquelle des mains produisent des marchandises en échange d’un salaire. _117 Le premier régime — précapitaliste — fonctionne sur l’« honnêteté », tandis que le second régime procède de la conscience qui s’affine par l’intériorisation d’une loi positive pour l’humain  basée sur la confiance. Tout ceci résulte de l’introduction par l’Église au sein même de la domus de la dimension du libre-arbitre. C’est la marque d’une « société de la faute et l’aveu » comme le note Michel Foucault. Les ressorts de l’Église étaient l’inquisition IllGV_103 et la confession de la conscience IllGV_104. Cette société de la faute et de l’aveu, que nous avons abandonnée pour une société du préjudice et du contrôle, Boris Cyrulnik en parle aussi à sa manière : l’esprit de chacun devait être en conformité avec l’esprit de l’époque quitte à employer la torture. Selon Cyrulnik on agissait non sur le réel dont on n’avait pas la maîtrise avant le xixe siècle mais sur les représentations de celui-ci à travers l’expiation et la poésie CyrVC_46, qui remplaçaient déjà le sacrifice païen et l’épopée. Mais au sein des sociétés vernaculaires, la conscience et toutes les procédures d'entretien et d'aveu se substituent à l' « honnêteté ». L' « honnêteté » permettait de dissocier, chez les occitans et les cathares, l'amour chanté par les troubadours de la violence imposée aux femmes via le genre. Contre la violence faite traditionnellement aux femmes, que cette minorité n’ait pas été faible, voilà qui transparaît dans la capacité de certains habitants de Montaillou [des occitans], des gens simples, de distinguer entre les femmes qu’ils ont aimées et celles qu’ils ont chéries (adamari) IllGV.

Que veut dire Ivan Illich par ce titre : le genre vernaculaire. Le genre est vernaculaire. Il est aussi résistant et adaptable, aussi précaire et vulnérable que le parler vernaculaire. Comme ce dernier, il est oblitéré par l’instruction, et son existence est rapidement oubliée ou même niée. IllGV_83. Illich, qui est parti d'une étude sur les genres grammaticaux masculin et féminin, fait la distinction ici entre le parler vernaculaire (les patois par exemple, les dialectes locaux) celui que l'on parle en famille sans trop y réfléchir et le langage appris à l'école, la langue nationale. Est vernaculaire tout ce qui est confectionné, tissé, élevé, à la maison et destiné non à la vente mais à l’usage domestique IllGV_179. Illich, même si c'est un abus au niveau étymologique, oppose vernaculaire (ou local) à économique (ou universel). Vernaculaire, c’est un terme technique emprunté au droit romain, où on le trouve depuis les premières stipulations jusqu’à la codification par Théodose (le « Code Théodosien »). Il désigne l’inverse d’une marchandise : « vernaculum, quidquid domi nascitur, domestici fructus ; res quae alicui nata est et quam non emit » (Du Cange, Glossarium Mediae et Infimae Latinitatis, vol. VIII, P. 283) IllGV_179.

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P
The topic you discussed here about the Vernacular gender as a system of social distribution completely based on philosophy. Therefore, the relevance of the topic also changed. Anyway, I really enjoyed reading through your article, keep posting wonderful blogs like this.
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