824. « Puisqu’il faut faire ».

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

Il y a au fond deux époques de pensées post-héraclitéennes, une époque de jugement et de savoir (logos) et une époque de production et de volonté (raison). Par époque, j’entends des concrétions, des formations historiques, des épistémès dirait Foucault. Ces époques dépassent l’objectivité de la structure et la subjectivité constituante de la conscience. Leur temps n’est pas celui des situations. Ces deux époques sont au fond marquées par l’idéalisme du logos et l’idéalisme de la raison — dont déjà Spinoza et Pascal notaient les limites. Le moment charnière est Descartes : il fait l’association des idées acquises et des idées innées par son idéalisme problématique qui part d’un solipsisme et d’un doute hyperbolique face au monde. Quant au premier idéalisme, transcendantal ou prétendument inné, il est remis en cause par toutes les géométries non-euclidiennes, il a pour origine la lâcheté de Platon face au suicide de Socrate. Face à l’incompréhension de ce qui arrive et au choix de la cité que Socrate pouvait contourner, les idées servent à Platon de refuge et son « Socrate » maquille ainsi sa lassitude face à l’existence. C’est aussi la marque d’instincts forts que de ne pas se fier à ses sens. Les secondes idées sont les idées spinozistes qui se forment à la fréquentation des choses comme connaissance. Ces idées trouvent leur apogée avec Kant comme connaissance a priori de la Raison Pure (Moi, Dieu, le Monde). Ces idées sont unies aux perceptions et affections que ces choses produisent en nous. Les idées sont alors des représentations de l’expérience. Mais nous sortons aujourd’hui des limites de la connaissance par raison suffisante et par la seule représentation. À terme la connaissance acquerra une part secondaire par rapport au savoir-faire, au combat : l’information. Faire, combattre ne seront plus l’engagement d’un idéalisme, d’une recherche de vérité mais se connectent avec la recherche d’énergie et d’intensité. L’engagement idéaliste finit en une « imposture » dont l’énergétique s’est déjà joué avec Platon dans l’ordre du discours et dans le rapport de rivalité quand à la place de celui qui énonce la Vérité. Le fameux double « mensonge » pour, d’une part, défendre son statut de philosophe en invoquant la Vérité dans une fiction et pour, d’autre part, rendre la vérité ennuyante dans un rapport plus intime avec elle. Faire qu’ainsi elle subjugue tout en n’étant pas accaparée par d’autres personnes. Rapport entretenu à la Vérité et rapport en conscience au Bien. Discours exotérique et discours ésotérique. L’institution protège alors ce qui est propre à une décadence de la puissance faite de sagesse et de combat. Si on tombe en philosophie c’est bien par idéalisme. Quand les systèmes philosophiques dénoncent comme excès telle ou telle chose qui dépasse leur capacité de saisie symbolique — mesure —, ils nous feraient presque oublier que systèmes et excès sont intimement liés. Ce ne sont que les deux faces d’un même régime symbolique : forcément l’un des idéalismes que nous avons cités plus haut. Par exemple, il n’y a d’entropie c’est-à-dire de menace par le chaos que dans un système fermé qui craint sa ruine. L’un des traits commun à tous les systèmes métaphysiques du xxe siècle est l’événement 643, ce qui excède la nomination (par un idiome ou un langage) propre à chaque système. Comme le remarque Foucault tout un nombre d’activités, parmi lesquelles l’écriture, n’appartiennent pas à la sphère de l’analyse propre aux systèmes avec leur interprétation du « monde » et leur formalisation en propositions FcMC_315. On peut dire que le métier, la musique, le combat, la lumière, le mouvement et tout un nombre de domaines excèdent la sphère des idées et restent autonomes vis-à-vis de toute idéalisation, de toute mise en proposition. Ces activités et ces trajectoires se basent sur des paris d’existence et des investissements d’énergie qui ne connaissent pas l’issue de leur entreprise tandis que les questions récurrentes des idéalismes sont « quand est-ce qu’on passe à l’action ? » « que dois-je faire ? », questions qui n’ont de réponse dans aucun raisonnement moral. C’est pourquoi entre ces deux extrêmes, resurgit souvent cette considération : puisqu’il faut faire autant faire avec passion…

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