827. La stratégie océanique et l’impersonnel.

  • Anthony Le Cazals
  • Thèse

Il y a trois types d'hommes : ceux qui sont vivants, ceux qui sont morts et enfin ceux qui sont en mer loin du port ou ceux qui, sont partis côtoyer l’air des montagnes, loin de la ville où l’on se repaît. Les marins, par excellence, ont un cap, une direction, avant même d’avoir un but ; cette direction ne se réduit pas à une conscience qui gouvernerait le navire mais fait état de ce qu’un marin est engagé dans une stratégie. Mais la condition de marin a quelque peu disparu sur Terre du fait de la géolocalisation. On gouverne « toujours » d’après un modèle 825, en s’appuyant sur des cartes, qu’elles soient militaires ou de tarot. Se faire marin, c’est se placer face à l’océan tout en sachant que l’on a un cap à maintenir. C’est un peu différent de l’alpiniste qui lui a un cap bien défini : le sommet où il profite à sa manière de l’air océanique : la mer des neiges éternelles. S’il est une stratégie, elle passe par l’affrontement avec des forces dont on sait qu’elles sont plus puissantes que soi, dans l’expédition ou la guerre qu’on entreprend. Mais il s’agit à la manière d’un bushi 831+ de multiplier les combats et d’apprendre de chacun d’eux. Chaque adversaire, qui ne constitue pas une armée d’empire, devient alors un maître dans sa propre voie d’apprentissage, même si c’est à lui qu’on ôte « la vie ». À notre époque beaucoup moins féodale, c’est la notoriété que nous en retirons — cette forme médiatique d’honneur et de reconnaissance. Il n’y a là aucun excès dès lors que la guerre est déclarée, dès lors que le duel est relevé. Pour le marin antique, il y a aussi une dimension de guerre, car la « confrontation aux éléments », au sublime, est ce qui retire toute dimension personnelle. La guerre est ce qui conduit à l’impersonnel et élimine tout problème aussi bien du quotidien que métaphysique. L’impersonnel n’est ni l’abstrait ni la banalité, mais ce qui met en relation. L’impersonnel est cette dimension entre les sujets et les structures, les individus et les communautés. Il n’a rien de métaphysique puisque à chaque époque on peut lui rattacher des valeurs. Par exemple, la culture hellénique n’a rien à voir avec la civilisation judéo-chrétienne, qui s’est approprié la métaphysique des derniers Grecs. Dans le combat, où la visée n’est plus stratégique, c’est une tactique qu’il faut mettre en place. Elle consiste toujours à prendre par surprise, à simplement tirer avantage de la situation. C’est pourquoi Hannibal se permettait cette petite phrase à la fin de chaque combat : « j’aime quand un plan se déroule sans accroc ». Dans le combat, il ne s’agit pas de penser ou de planifier mais d’agir net en saisissant la moindre occasion de gaspiller le minimum d’énergie. Il faut toujours avoir en tête le combat à venir et élaborer sa stratégie en fonction. C’est la seule intrusion de la stratégie dans un combat, qui, quant à lui, reste avant tout tactique. Les vues sur la durée, sur l’avenir relèvent en effet de la stratégie, et donc d’une certaine forme de « guerre » ou d’engagement existentiel : la grande politique par exemple. Mais la stratégie du combat requiert aussi de ne pas commettre le combat de trop, de ne pas se risquer dans l’inutile. Le stratège n’a aucun combat à mener pour libérer ou émanciper car il libérera autant d’esclaves réactifs et fidèles, que d’esclaves conservateurs et même d’esclaves « apparemment obscurs » mais « réellement actifs » BdLM. Toute libération, toute évasion, s’il en est question, est affaire de technique qui seule transforme les rapports de pouvoir, pensez à la manière dont on manipule une caméra, dont les nazis ont par exemple inventé leur cinéma et apporté un grand soin à leur mise en scène. Le stratège doit aussi savoir sélectionner ses alliés en s’appuyant sur ce qu’ils mettent en avant et en évitant bien entendu les réactionnaires et les conservateurs. Dans le cas de ces derniers, tout dépend en fait des valeurs qu’ils conservent. Les réactionnaires, eux, sont d’emblée dans la contradiction ; qu’importe l’engagement du stratège, ils le nient car il ne correspond pas à leur idéalisme. Le stratège ne doit pas alors recourir au discours polémique, mais à l’acte qui tranche. S’il doit par là commettre des actes « terribles » d’amour, qu’il le fasse, car la peur saisira d’une nouvelle affectivité celui qui est satisfait de ses « idées », de son confort. Sentir le péril sans pour autant risquer sa vie a un effet mobilisateur voire galvanisateur ; tout le ressort éducateur de Nietzsche repose sur cet effet : « plongez l’âme dans l’effroi.... ». User de cet éperon 634 avec ses initiés et ses ennemis. La guerre ne triche pas. C’est par là que l’on dépasse toute subjectivité héritée d’une filiation, d’un genos, d’une envie de stopper le mouvement et c’est par là que l’on manque l’alliance naissante. Il ne s’agit pas de créer dans son petit coin, car toute création dès lors est résistance à un présent et non une prescription de nouvelles valeurs par la jubilation et sa contagion. Prendre l'initiative avant que l'intention de votre adversaire — qu’il soit initié ou ennemi — n'ait eu le temps de faire son chemin plutôt que promouvoir une résistance qui s’épuise dans son entêtement. Prendre l’initiative et combattre, par la rapidité, les forces réactives qui font basculer la part saine d’une époque dans le crépuscule et la décadence. Pour cela, il faut abandonner orgueil et prétention qui mènent droit au pouvoir nu pour se consacrer à l’augmentation de sa puissance en développant sa capacité à acquérir de nouvelles prises : la chance 829. Il faut transformer les affects qui nous animent, le ki 832b, en actions. Certes il faut s’être préparé tout du long et avoir entretenu tout un nombre de processus physiologiques ou sociaux qui assurent la conservation, mais c’est par là que l’on sort d’une société du désir délié, de la production effrénée et de la consommation louée, pour une société plus tragique, plus résiliente aussi qui mêle guerre et amour. Cette guerre dont on a vu qu’elle était affaire de pensée, de stratégie plus que violence prise dans l’excès. Pensez à Gandhi. Alors vous pénétrez ce dehors informel. C'est une bataille, comme une zone de turbulence et d'ouragan, où s'agitent des points singuliers et des rapports de forces en ces points singuliers DzF. Ce Dehors 225, c'est l'océan. S'y engager est une affaire de stratégie... océanique.

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